Les trois versions ne comptent que des variantes légères : on peut donc les commenter simultanément. Il reste que le récit de Marc, comme il arrive souvent, semble par son style vivant être l’écho d’un témoin de l’événement, en l’occurrence Pierre. Un lépreux s’approche de Jésus avec une attitude très respectueuse. Matthieu et Luc vont jusqu’à mettre sur ses lèvres l’appellation que la communauté chrétienne donnera à Jésus après sa résurrection : Seigneur ». Il exprime une foi totale en lui disant : « Si tu veux, tu peux me purifier ». A cette époque, le terme « lépreux » pouvait désigner ceux souffrant de diverses affections de la peau, y compris celle, beaucoup plus grave, à laquelle nous le réservons maintenant. Quoi qu’il en soit, dans le cas en question, ceux qu’on disait «lépreux » étaient considérés comme punis d’un châtiment divin (Dt 28,27 et 35), à la suite du péché, et mis au ban de la société (Lv 13-14) : aussi étaient-ils appelés « impurs ». En conséquence, le mot mis par les évangélistes dans la bouche de celui qui demande sa guérison est celui de « purifier ». Remarquons que ce verbe est repris par plusieurs textes du Nouveau Testament pour marquer la rémission du péché (2Co 7,1 ; Ep 5,26 ; Ac 15,9 ; 1Jn 1,7 et 9).
Jésus ne craint pas de « toucher » le malade, marquant par ce geste l’abolition de la distinction faite par les pharisiens entre « pur » et « impur », abolition
qu’il proclamera ouvertement plus tard (Mt 15, 10-20 ; Mc 7,14-23). Surtout, la guérison de la lèpre étant alors considérée comme comparable à la résurrection d’un mort. Jésus, par ce geste,
montre que la puissance divine est à l’œuvre en lui et inaugure le règne messianique. Cet aspect est mis en évidence par l’instantanéité de la guérison signalée par les trois
évangélistes.
La discrétion dont Jésus veut entourer ses miracles est soulignée par l’injonction sévère – cette sévérité n’est marquée par Marc (v.43) – qu’il fait au miraculé de ne pas publier sa guérison. Il
veut par là ne pas éveiller une attention mal éclairée qui amènerait les foules à le plébisciter comme Messie politique (Jn 6, 14-15). Peut-être aussi dans le présent cas désire-t-il que le
miraculé s’empresse de s’acquitter du devoir que la Loi lui incombe de faire constater sa guérison par un prêtre et d’offrir à Dieu un sacrifice de reconnaissance (Lc 14,2-32). Dans la société
sacrale que constituait le peuple juif, les règles d’hygiène étaient incorporées aux codes religieux de sorte qu’il revenait aux prêtres de veiller à leur exécution. Le rôle de la médecine
n’était pas pour autant déprécié en Israël (Si 38,1-15).
Jésus ajoute que l’empressement du miraculé à se soumettre à la prescription relative à sa guérison sera « un témoignage pour
eux ». Que faut-il entendre par cela ? Peut-être ne s’agit-il que de la reconnaissance par l’autorité religieuse de la guérison du lépreux d’où découlera l’autorisation pour lui
de réintégrer la société dont il était exclu. On peut aussi y voir une allusion à un respect global de la loi par Jésus, en tant que celle-ci possède un caractère divin. A la limite, cela peut
indiquer que, par les miracles qu’il accomplit, Jésus veut attester la marque messianique de sa mission, à condition qu’on saisisse le sens spirituel de ce caractère. Selon Marc (v.45), le
miraculé, loin d’observer la consigne de silence que Jésus lui avait imposée, « se mit à proclamer bien haut et à répandre le fait ». L’emploi ici de termes qui servent, au moment de la
rédaction de l’Evangile, à désigner la proclamation de la parole divine veut peut-être suggérer que le miraculé est le symbole de tous ceux qui, dans l’Eglise, s’acquittent de cette
tâche.
Jean-Guy Pagé, 2007.
Contact l’amour du Christ qui surpasse toute connaissance (Ep 3,19)
Les presses de l’Université Laval, Québec, p.p.122-123.




