Adieu ma tante !

Publié le par Père Jean-Luc Fabre

(Les lectures de la messe)

Le corps de ma tante repose là, dans cette chapelle, comme tant d’autres corps déjà avant elle. On peut dire qu’elle est comme tous les autres maintenant. Mais nous savons qu’auparavant, il y a eu une grande et longue épreuve pour ma tante. Que dire devant la vie de ma tante ? Une vie modeste, simple, laborieuse, dans un pays qui se reconstruisait, puis qui s’enrichissait. Et ainsi, profitant de l’enrichissement du pays, ma tante avec son mari ont fait construire une belle maison et sont allés vivre leur retraite à la Chaldette en Lozère, renouant ainsi heureusement avec leurs racines. Et puis, à un moment, sans que l’on sache vraiment comment, les choses ont changé : peu à peu ma tante est devenue étrangère, elle ne se souvenait plus, elle faisait les choses de travers, peu à peu la parole l’a quitté, peu à peu elle est devenue immobile, ne vivant plus que dans son lit, dépendant complétement du soin que les autres prenaient d’elle pour enfin mourir…
Cela a été une longue épreuve pour elle de se voir peu à peu retirée du monde des vivants, de perdre son monde, cela a été une épreuve également pour son fils, sa belle-fille, ses petits-enfants et bien évidemment son époux, mais aussi pour les personnes qui lui étaient assez proche : sa famille élargie, ses amis, les résidents de Jean XXIII ; le personnel de la maison… Tous, d’une manière ou d’une autre, ont dû accepter, eux aussi, cette perte par étapes… un peu comme si les liens s’étiraient, s’amenuisaient pour ne se rompre que très lentement…
 
Cette épreuve interroge le sens que nous pouvons donner à nos vies, pour chacun de nous…
Mais si nous sommes ici, c’est que, malgré tout, nous croyons que cette obscurité peut porter un sens, que cette existence, malgré son apparent enfermement, vaut la peine d’avoir été vécue, d’avoir duré. Et pourquoi croyons-nous cela ?
 
Parce que, fondamentalement, la Parole de Dieu nous dit qu’en son sein, au sein de l’espace qu’ouvre Dieu par sa Parole, il y a une place pour ce qu’a vécu ma tante à la fin de sa vie. Reprenons la lettre aux Romains (Rm 8, 18-23) que nous venons d’entendre et nous verrons combien l’expérience décrite enveloppe le chemin de ma tante ainsi que nos chemins avec elle. Nous lisons « La création a été soumise au pouvoir du néant », c’est bien ce qu’ma tante a vécu dans la perte progressive de ses capacités […] et un peu plus loin « Pourtant, elle a gardé l’espérance d’être, elle aussi, libérée de l’esclavage de la dégradation, pour connaître la liberté de la gloire donnée aux enfants de Dieu ». Cette espérance, c’est bien ce que ma tante a vécu notamment grâce, entre autres, à la présence de sa famille auprès d’elle, des soins qui lui ont été prodigués par les membres du personnel à Jean XXXIII et qui, tout en la maintenant en vie, ont aussi maintenu l’ouverture du sens de son existence. Alors peut-être bien que cette longue épreuve peut nous apparaître comme un « enfantement » comme nous le dit la suite de la lettre « La création tout entière gémit, elle passe par les douleurs d’un enfantement qui dure encore. ». Ce qu’a vécu ma tante nous dépasse, mais nous pouvons lire dans l’épitre aux Romains que cela peut avoir un sens.
 
Alors, maintenant, tous ensemble, confions cet être très cher pour nous à Celui qui l’a créé, l’a appelé à l’existence et qui, mystérieusement, le porte comme il porte aussi chacun de nous. Oui, heureux sommes-nous si nous pouvons dire que « Nous aussi, en nous-mêmes, nous gémissons ; nous avons commencé à recevoir l’Esprit Saint, mais nous attendons notre adoption et la rédemption de notre corps ».
 
Laissons retentir en nous les mots du récit de la foi, de la Bonne Nouvelle, de l’Evangile (Jn 14, 1-6), ils nous rejoignent là où nous sommes, ils nous portent, nous guident et nous conduisent… Le Seigneur nous dit « Quand je serai parti vous préparer une place, je reviendrai et je vous emmènerai auprès de moi, afin que là où je suis, vous soyez, vous aussi »… Cette parole est vraie. Mystérieusement elle se réalise en chacune de nos vies et dans la vie de tous. Rendons lui grâce, confions nous à Lui, offrons lui notre foi en son action, en son amour. Il a vaincu la mort et il conduit toute vie à sa plénitude selon son propre chemin. Amen !

Père Jean-Luc Fabre
source photo
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