Le sens de l'adoration - Toucher, voir, écouter

Publié le par Jardinier de Dieu

« Dieu est Esprit, et c’est pourquoi ceux qui l’adorent
doivent adorer en Esprit et en Vérité. »
Jn 4,24

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« Madeleine, la sainte amante de Jésus, l’a aimé en ses trois états. Elle l’a aimé vivant, elle l’a aimé mort, elle l’a aimé ressuscité » 3. Et son comportement d’adoration a évolué selon ces états. Au vivant, elle a prodigué ses larmes, ses baisers, ses caresses et un parfum précieux ; son adoration est charnelle, affolée de désir, magnifique de douceur et de volupté mêlées, mais elle est si fébrile qu’elle lui embue la vue : l’adorante ne voit pas vraiment celui qu’elle couvre de baisers et oint de pleurs et de parfum. Toucher sa peau lui suffit ; elle adore en aveugle, et en affamée. On devine une envie ardente d’étreindre, de posséder l’adoré, de le « consommer » et, tout à la fois, de s’y consumer. Au mort, elle a prodigué ses larmes et ses baisers encore, mais brûlants de chagrin cette fois, et apporté des aromates d’embaumement. Là, c’est la douleur qui lui voile la vue : l’endeuillée ne voit plus que le cadavre de l’aimé. Elle ne voit rien, en fait, ses mains n’ont plus de prise, et sa faim bée en vain.
Face au ressuscité reconnu à sa voix la nommant, et non à son apparence, elle se prosterne, bras tendus comme elle l’a toujours fait, plus impatiente que jamais. Mais cette fois, l’aimé se dérobe à son étreinte. Lui, l’Incarné, qui a touché tant de personnes, des infirmes et des malades, dont des lépreux, lui qui l’avait louée pour l’avoir lavé, caressé, embrassé, voilà qu’il la tient à distance. « Ne me touche pas ! », lui dit-il. Ne désire plus me saisir, m’enlacer, me retenir, « car je ne suis pas encore monté vers mon Père ». Il est de passage, en partance, il ne faut pas le retarder ; il se prépare à retourner vers le Père, le sien, et celui de tous les vivants. Nul/nulle n’est en droit de s’approprier sa présence, de s’accaparer son amour, lui-même ne s’appartient pas, il est venu pour tous, il est mort et ressuscité pour tous, il continue à cheminer pour tous. « Va trouver mes frères et dis-leur : “Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu” » (Jn 20,17).

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Le temps du toucher est passé, celui du voir va bientôt s’effacer, un temps nouveau s’ouvre, va s’épanouir – celui de l’écoute seule, de l’écoute silencieuse qui, à son tour, doit se muer en un autre sens : en parole et en souffle, en témoignage. Il faut que la parole circule, que l’énergie se propage, que l’amour se partage, que la lumière se répande, que la joie se déploie, que la vie croisse. Il faut donc que rien n’encombre la voie de la vie, que rien ne limite l’espace du témoignage à semer, ce que ferait fatalement une adoration trop passionnelle, fusionnelle, captatrice.
C’est à une adoration très nue, ouverte au vide, à l’absent – à la clarté resplendissante de l’Absent – que Marie de Magdala est conviée par le Christ au matin de la résurrection. Il en sera de même pour les deux disciples rencontrés sur le chemin d’Emmaüs, un instant éblouis et aussitôt laissés à leur étonnement qu’ils ont à prendre en charge et à faire fructifier, puis pour l’ensemble des disciples le jour de l’Ascension. Et par-delà, il en est ainsi pour tous : il n’y a d’adoration qui vaille qu’exercée « en esprit et en vérité », c’est-à-dire à vide, puisque « Celui qu’il faut aimer est absent, (…) Dieu ne [pouvant] être présent dans la création que sous la forme de l’absence » 

Sylvie GERMAIN, Christus n°227