Il faut vivre dans un désert : car celui qu'il faut aimer est absent

Publié le par père Fabre

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Cette philosophe peut accompagner et donner une intelligence du parcours auquel nous invite librement le Seigneur. Prenons le temps de goûter en profondeur ces quelques pensées. Elles peuvent bouleverser notre vie.

La philosophe mystique :

Elève d’Alain, mais surtout disciple de Platon, elle est l’un des plus grands philosophes du XXe siècle. Elle meurt à 34 ans, dans l’exil et l’anonymat : l’essentiel de son œuvre ne sera publié qu’après sa mort. Juive, mais ne se réclamant que des Grecs et de Jésus, elle invente ou réinvente une spiritualité pour notre époque, « où l’on a tout perdu ». Intellectuelle engagée, militante syndicale, membre des Brigades internationales et de la France libre, elle ne croit ni au communisme ni au progrès : elle ne croit qu’au malheur et au travail, qu’à la justice et à l’amour. Chrétienne enfin, ou presque chrétienne, elle refuse de se faire baptiser : elle veut rester du côté des exclus, des pauvres, des hérétiques. C’est une espèce de sainte et de génie. C’est surtout une mystique, qui met son intelligence exceptionnelle au service d’une expérience spirituelle qui l’est tout autant. Ce qu’elle a vécu ? La puissance de l’amour, qui est la faiblesse de Dieu ou son refus d’exercer sa force. « Dieu est là et attend en silence. Les mendiants qui ont de la pudeur sont ses images. »

Pensées

Le malheur comme distance Le malheur est plus que la souffrance : il s’empare de l’âme tout entière, la réduisant en esclavage, la confrontant à ce qu’elle ne peut supporter, qui est l’absence de Dieu. « Une sorte d’horreur submerge toute l’âme. Pendant cette absence, il n’y a rien à aimer. » Il faut donc aimer ce rien même. « On ne peut accepter l’existence du malheur qu’en le regardant comme une distance. » Distance entre le réel et le bien, entre le temps et l’éternité, entre soi et Dieu. C’est pourquoi « il faut vivre dans un désert : car celui qu’il faut aimer est absent. »

La création : “Le bien mis en morceaux et éparpillé à travers le mal” Dieu est tout le bien possible. Il n’a donc pu créer que moins bien que lui : il n’a pu créer que le mal. C’est le paradoxe de la création : « La création est de la part de Dieu un acte non pas d’expansion de soi, mais de retrait, de renoncement. Dieu et toutes les créatures, cela est moins que Dieu seul. » Le monde n’existe que parce que Dieu s’en est retiré. C’est en quoi « l’existence du mal ici-bas, loin d’être une preuve contre la réalité de dieu, est ce qui nous la révèle dans sa vérité. » Car la vérité de Dieu, dans le monde, c’est son absence. Ceux qui adorent quoi que ce soit ici-bas – le pouvoir, l’argent, l’humanité – sont des idolâtres.

L’amour est retrait Pourquoi Dieu a-t-il créé le monde ? « Par amour, pour l’amour : Dieu n’a pas créé autre chose que l’amour même et les moyens de l’amour. » Mais cet amour est distance, retrait, dépossession. C’est le contraire de la violence : « Prendre puissance sur, c’est souiller. Posséder, c’est souiller. Aimer purement, c’est consentir à la distance, c’est adorer la distance entre soi et ce qu’on aime. » Pureté et douceur vont ensemble. Tel est l’esprit du christianisme : « La Création, la passion, l’Eucharistie… Toujours ce même mouvement de retrait. Ce mouvement est l’amour. »

Beauté et contemplation Le monde n’est pas Dieu ; mais il garde sa trace, qui est la beauté. Celle-ci se donne dans la contemplation, qui est un désir sans convoitise : « Le beau est ce qu’on désire sans vouloir le manger, comme un fruit qu’on regarde sans tendre la main. » L’esthétique mène à la mystique : « Une mélodie grégorienne témoigne autant que la mort d’un martyr », et « L’attention absolument pure est prière. »

La “décréation” C’est s’anéantir en Dieu : « Faire passer du créé dans l’incréé » ; remonter vers la source, mais qui serait l’Océan. C’est l’équivalent, chez Simone Weil, de ce que les mystiques appellent « mourir à soi-même ». Mais c’est pour vivre davantage. « Dieu m’a donné l’être, écrit-elle, pour que je le lui rende. » A la fin, il n’y a plus que Dieu : « Dieu renonce, en un sens, à être tout. Nous devons renoncer à être quelque chose. Dieu s’est vidé de sa divinité. Nous devons nous vider de la fausse divinité avec laquelle nous sommes nés. Mon Dieu, accordez-moi de devenir rien. A mesure que je deviens rien, Dieu s’aime à travers moi. »

L’amour consent à tout et ne commande qu’à ceux qui y consentent. L’amour est abdication. Dieu est abdication.

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source http://www.psychologies.com/Culture/Philosophie-et-spiritualite/Maitres-de-vie/Simone-Weil

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