Jamais je n’oublierai la joie de cet homme

Publié le par jardinier de Dieu

 

 

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... Je sonnai timidement. Aussitôt, une vieille aux cheveux blancs couverts d’une coiffe proprette m’ouvrit. Je lui remis ma carte de visite et demandai si monsieur le Conseiller pouvait me recevoir. Elle me regarda, étonnée et méfiante. Dans cette petite ville de province et dans cette modeste maison, une visite devait être un événement extraordinaire. La vieille me pria poliment d’attendre un instant. Elle prit ma carte et disparut dans la pièce voisine. Je l’entendis chuchoter. Soudain, une voix d’homme s’exclama :

— Ah ! Monsieur R..., de Berlin, le célèbre antiquaire... qu’il entre. Ça me fera plaisir !

La bonne vieille revint à petits pas et me pria d’entrer au salon. Ayant posé mon chapeau et ma canne, je la suivis. Au milieu de la pièce, un vieillard robuste, la moustache embroussaillée, moulé dans sa robe de chambre comme un soldat dans son uniforme, se tenait debout et me tendait cordialement la main. Ce geste spontané de bienvenue contrastait étrangement avec son attitude raide et immobile. Le conseiller n’avança pas à ma rencontre. Un peu surpris, je m’approchai pour lui prendre la main. Quand je voulus la saisir, je remarquai que cette main ne cherchait pas la mienne, mais l’attendait.

Instantanément, je devinai tout : cet homme était aveugle.

…..............

— Votre visite m’a procuré une immense joie, dit-il, avec une émotion que je n’oublierai jamais. Quel réconfort pour moi d’avoir pu passer en revue mes chères estampes avec un connaisseur. Mais vous verrez que vous n’êtes pas venu en vain chez un pauvre aveugle. Je vous le promets. Je prends ma femme à témoin que je ferai ajouter à mon testament une clause par laquelle je chargerai votre maison de la vente aux enchères de ma collection. C’est elle qui aura l’honneur de gérer ces trésors inconnus, jusqu’au jour où ils seront dispersés à tous les vents. Promettez-moi seulement de faire un beau catalogue. Il sera ma pierre tombale, je n’en veux pas d’autre.

Je regardai sa femme et sa fille. Elles se pressaient l’une contre l’autre. Parfois un frisson les parcourait comme si elles ne formaient qu’un seul corps frémissant. Quant à moi, une émotion mystérieuse m’étreignit quand ce pauvre vieux, qui ne se doutait de rien, me confia la vente de sa collection depuis longtemps envolée. Ému, je lui promis ce que je ne pourrais jamais tenir. De nouveau, ses yeux éteints s’illuminèrent. Je sentais à la caressante pression de ses doigts que c’était toute son âme qui se confiait à moi.

Les femmes m’accompagnèrent jusqu’à la porte de l’appartement. Elles n’osaient me parler. Son oreille affinée aurait perçu le moindre chuchotement. Mais leurs yeux humides de larmes m’exprimaient leur reconnaissance.

Je descendis l’escalier en titubant comme dans un rêve. Au fond, j’avais honte. J’étais arrivé comme l’ange d’un conte de fées dans la demeure de pauvres gens. J’avais rendu pendant deux heures la vue à un aveugle, en mentant sciemment et en prêtant mon concours à une pieuse supercherie. En réalité j’étais venu pour acquérir par ruse quelques pièces rares et précieuses. Ce que j’emportais, c’était cette chose inestimable : le souvenir d’un enthousiasme vivant et pur, d’une extase spirituelle entièrement vouée à l’art que les hommes semblent ne plus connaître depuis longtemps. Une vénération profonde emplissait mon cœur. Et pourtant, je me sentais tout humilié, sans savoir au fond pourquoi.

Arrivé dans la rue, j’entendis une fenêtre s’ouvrir violemment et une voix m’appeler par mon nom. Le vieillard avait tenu à me suivre de son regard éteint. Il se penchait tellement au dehors que les deux femmes devaient le soutenir. Il agitait son mouchoir et me cria : « Bon voyage » d’une voix claire et joyeuse d’enfant.

Jamais je n’oublierai la joie de cet homme. À sa fenêtre, il planait au-dessus des passants affairés et inquiets. Une illusion bienfaisante, semblable à un nuage vaporeux, lui cachait le monde réel et ses turpitudes. Et je me rappelai cette parole si vraie — de Goethe, je crois : « Les collectionneurs sont des gens heureux »


Stefan Zweig, 1990.
La collection invisible. In Recueil  « La peur », tr. De l’allemand par Manfred SCHENKER..
Grasset, Paris, p.p.253-254 & 266-268

Publié dans Pensée du jour