Je suis en colère parce que je n'ai plus rien

Publié le par V†G

vitrailNotre enfant, pré-adolescent, vient de se faire voler 60 euros à l’instant même où il s’apprêtait à s’acheter un jouet convoité depuis peu. Voyant sa peine et sa déception réelles, sa sœur nous laissa un mot demandant de compenser sa perte. Or nous comprîmes que deux tiers de la somme avaient été fort mal acquis…Une fois la chose avouée, non sans difficultés, au terme d’un dialogue tempéré et inflexible, et alors qu’aucune sanction n’avait été décidée, notre enfant resta dans sa chambre tout en manifestant vivement sa colère de diverses manières. A un moment, la coupe étant pleine, j’intervins pour faire cesser son vacarme. Entrant dans la chambre, notre enfant était visiblement en colère…


«Selon toi, de nous deux, lequel peut être en colère ?»


Après un instant, l’enfant répondit, d’un ton rauque :

«Tous les deux.

– Ah ! Et, selon toi, pour quels motifs puis-je être en colère ?»

Silence…

«Qu’as-tu vu de ma colère jusqu’à présent ?»


Haussant nettement le ton, je poursuivis :

« Eh bien, voici pourquoi je suis en colère : tu as volé une grosse somme qui appartenait à la famille et tu as gravement blessé la confiance que nous avions en toi. Tu viens d’expérimenter la contrariété d’être volé. Eh bien ce n’est rien comparé au vol de son bien commis par ses plus proches, par son enfant ! Non seulement je suis en colère, mais je suis blessé, et la famille avec moi.»

Reprenant la parole après un silence, je l’interpellai :

« Et toi, pourquoi es-tu en colère ?

– Moi je suis en colère parce que je n’ai plus rien, et je ne peux plus m’acheter ce que je voulais. Et ce sera très long d’avoir à nouveau cette somme, alors que je la voulais maintenant pour en profiter avant la fin des vacances.

– Mais enfin, tu n’as jamais rien eu, sinon tes vingt euros ! Les quarante autres ne t’appartenaient pas ! Comment peux-tu dire que tu avais soixante euros ? Et comment se fait-il que tu ne puisses pas attendre à ton âge davantage que lorsque tu avais quatre ou cinq ans ? Ne vois-tu pas que ce jouet très coûteux, tu le délaisseras dans trois semaines de peur que tes copains se moquent de toi ?»

Le laissant là, il passa la soirée seul et ne dîna pas. Comme la précédente, sa nuit fut agitée.

Mon épouse et moi étions dans un premier temps inclinés vers une sanction sévère. Nous en discutâmes, compte tenu de l’acte, du contexte, de l’histoire et de la personnalité de l’enfant. Il devait percevoir – fut-ce lorsqu’il serait plus mûr – la sanction comme juste voire bonne, c’est-à-dire ouvrant un avenir et une croissance.

Après avoir prié, réfléchi, discuté, nous décidâmes que nous ne retirerions rien des biens qu’il avait reçus, qu’il rembourserait la somme volée, sans amende, avec un tiers de son argent de poche mensuel pendant huit mois. Nous lui avons également proposé, pour arrondir très sensiblement ses fins de mois, de contribuer aux travaux ménagers une heure par semaine, en s’engageant à cette tâche dans la durée. Intéressé, il réfléchit…

V†G

Illustration :

le combat de Jacob par Chagall, vitrail photographié par Kurt Salzmann. Jacob, avait volé par ruse la bénédiction de son père Isaac, au détriment de son frère Esaü. Dans ce passage (Ge 32, 25b), «Jacob ressort déstabilisé – il boîte – et cependant plus fort, apaisé, réconcilié avec Dieu», car il a reçu, et non volé, la bénédiction. «Dieu va aider Jacob à se convertir. Jacob découvrira que Dieu est un Vivant et qu’on ne lui vole pas sa bénédiction» (La Bible est un trésor, éd. Fleurus – 1994, p. 48 et 50).