Lc 12, 49-53 20e dimanche du temps ordinaire, 18 août 2013, année C

Publié le par Jardinier de Dieu

Dimanche 18/08/13

Évangile de Jésus Christ selon saint Luc 12, 49-53

Jésus disait à ses disciples : « Je suis venu apporter un feu sur la terre, et comme je voudrais qu'il soit déjà allumé !

Je dois recevoir un baptême, et comme il m'en coûte d'attendre qu'il soit accompli !

Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division.

Car désormais cinq personnes de la même famille seront divisées : trois contre deux et deux contre trois ;

ils se diviseront : le père contre le fils et le fils contre le père, la mère contre la fille et la fille contre la mère, la belle-mère contre la belle-fille et la belle-fille contre la belle-mère. »

homme-feu.jpg« Je suis venu allumer un feu sur la terre » dit le Seigneur à ses disciples et cette parole retentit, à travers les siècles, jusqu’à nous aujourd’hui. Cette image du feu n’est pas sans nous rappeler le feu du Buisson où Dieu se révèle à Moïse et le feu de Pentecôte qui donne aux Apôtres réunis d’être remplis de l’Esprit Saint – ce feu qui embrase le buisson d’où Dieu parle à Moïse et lui donne la mission de faire sortir Israël de la terre de servitude – ce feu qui, au Cénacle, se divise en autant de langues qu’il y a d’Apôtres et qui leur donne d’exprimer en toutes langues les merveilles de Dieu. Oui, l’expérience de Dieu est un feu qui brûle, qui enflamme le cœur, qui éclaire l’esprit et qui ne permet ni d’être tièdes, ni d’être froids. Ignace et François-Xavier ont été des hommes « de feu » parce qu’ils se sont laissé saisir par Dieu, comme Moïse et comme les Apôtres. Nous sommes appelés, nous aussi, à être des hommes et des femmes « de feu ».

« Je suis venu allumer un feu sur la terre » nous dit le Christ. Comment ce feu pourrait-il prendre s’il n’y avait pas en chacun de nous, cet espace – cet espace libre parce que libéré de tout ce qui est inutile et futile – où Dieu peut se manifester, où Sa parole peut être entendue, où Sa présence peut être accueillie. Ce feu ne prend pas nulle part ou n’importe où : il prend chez qui fait l’expérience de l’intériorité. Ignace, convalescent dans son lit à Loyola, a compris que les plus grands voyages sont intérieurs parce qu’ils sont sans fin et donc sans retour dans une quelconque Ithaque. Il faut aller au fond de soi-même pour y découvrir Dieu à l’œuvre  et pour apprendre à reconnaître Dieu en tout et en tous. Et il faut séjourner dans ce centre invisible de nos vies pour rencontrer Celui qui en est l’hôte intime. Oui, ce feu ne peut prendre que là où l’homme intérieur sait écouter parce qu’il ose se taire, sait faire retour à soi parce qu’il n’a pas peur de l’immensité qui l’habite, sait se donner parce qu’il a réalisé que le poids d’une vie pèse celui de ses engagements. Alors ce feu intérieur éclairera son visage et son chemin, partout où il ira, comme pèlerin, dans cette Terre Sainte de l’après Pentecôte qu’est notre humanité dispersée jusqu’aux extrémités de la terre. C’est le Seigneur qui donne de Le chercher pour mieux Le connaître, de Le connaître plus intérieurement pour mieux L’aimer, de davantage L’aimer pour mieux Le servir – et ainsi – selon l’expression chère à Ignace – « aider les âmes ».

« Je suis venu allumer un feu sur la terre » nous dit Jésus. Ne faut-il pas laisser ce feu brûler en nous ce qui lui fait obstacle ? Il est ce feu qui se fraiera secrètement son chemin de lumière jusqu’au cœur des êtres et des situations pour éclairer ce qui semblait obscur ou restait caché... Il est ce feu qui épurera nos « oui » et nos « non » de tout ce qu’ils peuvent comporter de récalcitrance à consentir à ce qui est radical… Il est ce feu qui brûlera et consumera les images et les conceptions de Dieu que l’on s’était faites ... Il est ce feu qui brûlera « tous ces avantages » dont parle l’Epître aux Philippiens : les ayant alors perdus, nous pourrons nous laisser saisir par le Christ… Il est ce feu qui nous donnera, comme aux disciples d’Emmaüs, un cœur  brûlant pour aller là où le Seigneur nous enverra : c’est ainsi que la légende peut affirmer que Saint Ignace, quand il envoya Saint François-Xavier en Orient, lui aurait dit : « va, enflamme le monde »… Il est ce feu qui pourra nous conduire à dire comme Christiane Singer dans l’admirable livre : Derniers fragments d’un long voyage : « quand il n’y a plus rien, il n’y a que l’Amour. Il n’y a plus que l’Amour ».

« Je suis venu allumer un feu sur la terre » dit le Seigneur. Oui, sur cette terre et dans ce monde qui sont nôtres, dans ces relations et dans ces affections qui sont nôtres, dans ces métiers et ces responsabilités qui sont nôtres, dans ces engagements et ces solidarités qui sont nôtres. Certes, nous sommes conscients des questions et des inquiétudes qui travaillent nos sociétés quand elles se découvrent soudain fragiles et incertaines ; mais nous sommes sûrs que cette terre et ce monde sont aimés de Dieu et que le Seigneur « ne veut pas de nous une intelligence au chômage, une raison démissionnaire » comme le disait Madeleine Delbrel. Alors ne soyons pas de ceux qui laissent le feu s’éteindre et mourir parce qu’étouffé par la cendre des peurs et des nostalgies ; ayons ce regard qui était celui du Christ sur les foules et les réalités de son temps ; cultivons en nous et entre nous cette ardeur de l’âme sans laquelle nul ne peut vivre la patience de l’espérance. La grâce de Dieu qui nous est donnée est aussi cette force qui nous pousse à regarder sans crainte l’immense Vigne du Seigneur que sont notre société française, notre culture occidentale, notre monde actuel. Et nous devons nous demander si nous pourrons nous dire dans 10 ans : « nous n’avons pas fermé les yeux sur ce qui, il y a 10 ans, exigeait notre résistance, ce qui appelait nos refus ou ce qui sollicitait notre engagement… ». Pourrons-nous nous dire : « nous ne nous sommes pas dérobés à ce que notre temps exigeait de nous, à ce que le Seigneur nous appelait à être et à vivre et ainsi à témoigner de Lui » ? Et après avoir dit : « je suis venu allumer un feu sur la terre », le Seigneur ajoute : « pensez-vous que je suis venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division ». Ces paroles sont rudes. Nous risquons d’être partagés entre le refus de ce qui est dit et l’incrédulité quant à ce qui est annoncé. Voici que la référence à Jésus crée la division ; voici que les paroles et la vie du Christ séparent ce que la chair et le sang unissent ; voici que, à cause du Seigneur, l’homme s’oppose à l’homme. Dans nos vieux pays d’Europe où le sang a coulé à de multiples reprises, où l’on préfère une tolérance molle à la perspective de nouvelles confrontations et divisions, nous avons du mal à entendre ces phrases. Et pourtant… devons-nous oublier ce que sont nos sociétés et notre histoire si douloureusement marquées au fer rouge de l’injustice et des violences ? Devons-nous minimiser ce choix que tout homme, mis en présence du Christ, doit opérer : le reconnaître ou le refuser, le suivre ou s’en détourner ? N’est-il pas clair que le choix du Christ implique d’autres choix qui vont à l’encontre d’attitudes sociales, d’idées prétendument évidentes, de comportements qui semblent aller de soi ? Nous vivons dans un monde où la foi au Christ ne va pas de soi, dans une société et une culture souvent sourdes au message de l’Evangile.

Or le « oui » de notre réponse au Christ porte comme exigence le courage de certains « non » qui peuvent nous mettre en contradiction douloureuse avec nos plus proches : suivre le Christ semble, à certains, avoir pour le moins quelque chose de déraisonnable. Il y a une vigueur de la foi, un courage pour la vivre et une paisible audace à en témoigner qui sont notre réponse et expriment notre confiance dans le Christ. Nous ignorons ce qui nous conduira vers ce que Dieu attend de nous, mais nous pouvons être certains que ce ne sera pas la médiocrité, mais la générosité d’un cœur  large, courageux et audacieux. [...]

Demandons au Seigneur d’être, comme St Ignace, des pèlerins de Dieu qui se laissent saisir par le Christ, quelles que soient leurs limites et leurs vulnérabilités, pour L’aimer et Le servir en tout et partout. Demandons aussi au Seigneur d’être des hommes d’un grand désir – ce désir que « le feu allumé par le Seigneur » enflamme les cœurs  et les esprits et les ouvre à la grâce de Dieu. Demandons enfin au Seigneur qu’Il nous donne cette humilité qui autorise l’espérance et cette confiance qui laisse le Seigneur, se saisissant de nous, nous attirer et nous conduire là où Il nous veut.

François-Xavier Dumortier, sj