Le choix de l'homme

Publié le par Jardinier de Dieu

Le Père Jacques Sommet, jésuite, est décédé à Lille le 23 octobre dernier. Ancien résistant, déporté au camp de Dachau en 1943, il fut un homme de foi et de dialogue. Dans son livre « L’honneur de la liberté » (Le Centurion, 1987), il décrit comment, face à une situation dramatique, les chrétiens emprisonnés à Dachau en sont venus à choisir de se mettre aux côtés des plus faibles (p. 104 à 106), et combien cette expérience l’a marqué.

time45 03 dachau lComme si la privation de la liberté, la faim tenace, l’avilissement et les humiliations journalières ne suffisaient pas, une épidémie de typhus éclate dans le camp de concentration de Dachau pendant l’hiver 1944-45. Les SS réagissent en enfermant les malades dans quatre blocks isolés des autres, entourés de barbelés supplémentaires pour éviter tout contact des malades avec les autres internés. « A l’entrée, on dépose chaque jour une grande cuve de soupe claire. Chaque matin, on procède à l’enlèvement des cadavres, placés devant la porte. On recommence chaque jour, pendant deux mois et demi ».

Les chrétiens du camp s’interrogent comment réagir. Faut-il laisser ces malheureux livrés à eux-mêmes, sans aucun secours pour affronter dans la solitude une mort certaine ? Ou alors se mettre à leur service quitte à risquer sa propre vie ? « Les uns trouvent que le risque de secourir les malades est trop grand et que dans le meilleur des cas, les malheureux ne s’en sortiront que forts réduits physiquement et psychiquement. (…) Des médecins et des prêtres, principalement, décident finalement d’entreprendre quelque chose pour ceux qui sont abandonnés à la fièvre mortelle (…) Un certain nombre de prêtres ne pensent pas qu’ils puissent en décider seuls. Ils n’en parleront qu’après quelques jours de prière. Imaginez dans la vie du camp, ces quelques jours où nous sommes en état de prière sur cette question. Puis une réflexion se fera, avec beaucoup de clarté, avec les médecins. Dans la décision, il y a un aspect mystique : dans ces typhiques, Jésus-Christ est là avec ses plaies. Mais aussi une réflexion politique, au sens large du mot : si nous ne soignons pas ces hommes aujourd’hui, que fera la cité demain ? Nous voici pour de vrai devant des exclus, des rebuts. La nouvelle société que nous appelons, que fera-t-elle devant les exclus de demain ? Si nous nous dérobons ici, quelles chances avons-nous de nous battre pour quelque chose qui soit la dignité des hommes, de tous les hommes ? (…)

L’action consiste simplement à s’enfermer dans les baraques des typhiques. Vivre comme des vivants pour aider les mourants à mourir comme des vivants. Cela veut dire se procurer de l’eau, faire passer en cachette quelques affaires, qui sont très peu de chose, il est vrai. Partager la vie du mourant de telle sorte que son agonie soit vraiment une lutte pour la vie. Une quarantaine se succéderont. Quelques-uns pourront en ressortir, un certain nombre y laisseront leur vie.

Voilà pour moi un des points capitaux, une lumière. Quand je dis que je reviens au camp comme à ma caverne de Manrèse (1), je pense à des expériences de ce genre. La vie du camp est tout entière une vie vulgaire où l’on se bat avec son travail, sa faim... Et tout à coup on est acculé à un choix. Même quand on l’a vécu, on ne sait pas si on serait capable de le refaire. Une sorte de mystère de gratuité, de grâce, traverse ce moment. »

(1) Le P. Sommet, en revenant à Dachau après la guerre, fait un parallèle entre cette tranche de sa vie et celle que saint Ignace a passée à Manrèse après sa conversion : temps de privation, mais aussi d’expériences spirituelles très riches qui sont à la base des « Exercices Spirituels ».

source http://www.stignace.net/F15/2012/11-18nov2012.pdf

photo http://www.pbs.org/wgbh/nova/holocaust/images/time45_03_dachau_l.jpg

Publié dans Pensée du jour