Le temps

Publié le par Jardinier de Dieu

mesurer temps

… Faire donc confiance au temps. Le temps, c’est de la musique ; et le domaine où elle émane, c’est l’avenir. Mesure après mesure, la symphonie s’engendre elle-même, naissant miraculeusement d’une réserve de durée inépuisable. Souvent l’espace manque : le bloc de marbre n’est pas assez volumineux pour la statue projetée, la place publique n’arrive pas à contenir la foule immense qui s’y presse. Mais le temps  a-t-il  jamais manqué ?  S’est -il jamais terminé comme un fil trop court ? Le temps est aussi long que la grâce. Abandonne-toi à la grâce du temps. Impossible d’interrompre la musique pour la saisir et la mettre en réserve : laisse-la couler et s’enfuir, sinon tu ne la comprendras pas. Tu ne peux la ramasser dans un bel accord pour la tenir ainsi une fois pour toutes. La patience est la première vertu de celui qui veut apprendre. ..
Et lorsque nous nous impatientons contre la loi du temps, nous tombons déjà dans le néant. ...
Le temps est à la fois une menace et une promesse inouïe ...Tu ne peux pas amasser le temps, apprends, grâce à lui, l'art de dissiper. Dissiper même ce qui, autrement, te serait arraché violemment. Alors, pauvre homme dépouillé de tout, tu seras plus riche qu'un roi. Le temps est l'école de la prodigalité, lécole de la munifience.
Il est la grande école de l'amour. Et si le temps est le tissu de notre existence, c'est donc l'amour qui est aussi le tissu de notre vie. Le temps est l'existence qui s'épand ; et l'amour est la vie qui s'épanche elle-même. Le temps est sans défense, existence désappropriée à son insu ; et l'amour se désapproprie lui-même et se laisse désarmer volontiers. L'existence ne peut faire autrement - c'est la loi et son essence - que de s'écouler dans le temps et par là de manifester l'amour. Et c'est ainsi qu'il lui est accordé la liberté d'être elle-même l'amour. Il nous faut patienter, même si nous mourons d'impatience, car personne ne peut augmenter sa taille seulement d'une coudée - si ce n'est en grandissant avec le temps. ... Afin que nous devinions dans le mystère du temps le coeur suave de notre vie : l'offre d'un amour inlassable ...



BALTHASAR Hans Urs von, 1997 Le cœur du monde. Ed. St Paul, Versailles, p.16-17 et sv.

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