Les mots de l'Avent du 13 décembre 2012 : la lumière

Publié le par Jardinier de Dieu

 

Nous allons vers la fête de Noël, dans ce temps de préparation nous pouvons essayer de rafraîchir le sens de certains mots, pour se disposer à recevoir, à rencontrer… Aujourd'hui, le mot « lumière »

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Nous sommes inondés de lumière. Seigneur, oserais-je le dire? Je me sens fort blasé à son sujet. Jadis, quand le soleil se couchait, c'était comme une liturgie solennelle de battre le briquet et d'allumer la petite lampe à huile ou la chandelle de suif, qui pleurait ses larmes grasses. Mais aujourd'hui nous avons domestiqué la lumière et nous chassons la nuit et son mystère, plus facilement qu'on ne chasse un chien, en tournant négligemment un bouton. Il n'y a rien de plus banal que la lumière. Nous avons même des lampes de poche. Les éclipses de soleil ne nous causent plus aucune terreur. Nos astronomes les annoncent dans les journaux avec une précision mathématique et ils en photographient toutes les phases. On isole les infra­rouges et les ultra-violets ; on mesure la vitesse de la lumière. Elle est prisonnière de nos équations. N'y a-t-il pas un peu de puérilité ou beaucoup de convention factice à s'extasier devant une aurore et à chercher des inspirations dans un rayon de soleil ?


Et pourtant vous avez dit que vous êtes la vraie lumière. Je voudrais essayer de comprendre ces mots en apparence si simples ; je voudrais m'y frayer un chemin vers l'adoration.


La lumière, Seigneur, est une formidable discipline. Dans la nuit je puis tâtonner, imaginer des réalités ou des fantômes, prêter un sourire angélique à mon interlocuteur invisible et croire qu'il n'y a pas de taches sur mes habits. Toutes les illusions ont besoin d'ombre. Nous les jetons en masse dans l'avenir parce que précisément il est bouché pour nous. La lumière déchire tous les voiles ; elle est brutale comme une sommation. Sans discuter, elle supprime les fictions flatteuses. Je sais maintenant que mon vêtement est malpropre et que ce visage que je croyais angélique est commun ; tous ces fantômes qui passaient en murmurant dans la nuit, je vois que ce sont des obèses et des bossus et des cagneux et des barbus, habillés sans goût, aux yeux battus de fatigue, aux lèvres tombantes et à l'allure traînarde... La laideur n'est manifestée que par la lumière. C'est elle qui en est l'huissier complaisant.


Oui, je la connais l'impitoyable lumière, non pas celle de nos pâles soleils du Nord, tout voilés de buées, mais celle des déserts sans ombre, de l'océan tropical sans merci, la lumière qui tape dur pendant douze heures chaque jour et à laquelle aucune vie ne résiste. Je comprends pourquoi les vieux Incas lui avaient construit des temples énormes et pourquoi dans l'ancien Mexique on lui offrait par milliers des victimes. Ce n'était pas le soleil de nos poètes, le soleil jouant dans les feuillages et réchauffant les perclus sur leur banc, contre le mur tapissé de vigne vierge. C'était le maître absolu de la vie et de la mort ; le grand Incontestable qui arrive et qui disparaît à son heure et devant qui la terre, dépouillée du vêtement de la nuit, doit rouler toute nue, comme un ver qui se tord.


Nous avons trop joué avec ce terrible sacrement de la lumière ; nous en avons méconnu la solennité péremptoire. Nous avons cru que la lumière était à nous ; mais nous sommes aussi bien dans son domaine. Elle nous possède ; et tous nos habits et nos murailles et nos coins d'ombre ne sont que des moyens de défense contre sa souveraine indiscrétion. Nous nous abritons derrière nos persiennes et nos rideaux, comme des lapins traqués se réfugient dans leurs terriers. Ce n'est pas pour rien que les anciens avaient fait du soleil un chasseur et lui avaient donné des flèches à plein carquois.

Vous avez dit que vous êtes la lumière, comme vous avez dit que vous étiez la Vérité. Il faut que la lumière me baptise contre tous les mensonges et me donne l'horreur des déguisements. Il me semble qu'il doit être plus difficile de mentir à la face de l'aurore que dans les ombres louches et équivoques du crépuscule. Et si on nous représente le ciel comme tout inondé de lumière, n'est-ce pas pour nous faire entendre que la vérité seule y triomphe? Je ne veux pas retourner aux cavernes. Enfants de lumière, c'est le titre que nous donne votre apôtre. La lumière peut fondre toutes les gangues opaques de mes déguisements et m'enseigner la noblesse d'être transparent.


 

Il faut un courage immense pour n'avoir pas peur de la lumière. Les enfants ont peur du « noir » ; mais les adultes redoutent le « clair », parce qu'il les contraint à jouer franc jeu et leur assigne leur vraie valeur. Il y a tant de choses que nous voulons cacher, et jusque dans les églises les dévots cherchent l'ombre des colonnes et les encoignures discrètes. J'affronterai la lumière, le grand bain de lumière, qui nettoie mon âme de ses timidités et de ses hésitations ambiguës. Je laisserai la lumière me mettre en présence de vous, Seigneur, tel que vous me voyez et tel que je me vois. Elle ne dit rien, mais elle est dure. Je l'aimerai pour sa rigueur et parce qu'elle me guérit de me complaire dans l'irréel. Si elle me donne tort, je n'essaierai pas d'avoir raison.


Pierre-Charles s.j.,  Que soit la lumière !

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