Lire l'évangile selon Saint Mathieu

Publié le par Jardinier de Dieu

Qui est Matthieu ? Père Jean Radermakers sj, IET Bruxelles Ce texte est extrait du "Sources Vives" n° 134 :

Lire l'évangile selon saint Matthieu

À vrai dire, nous connaissons peu le Matthieu historique. La tradition chrétienne l’a très tôt identifié avec l’apôtre Lévi dont son évangile raconte la vocation, comme ceux de Marc (2,13-14) et de Luc (5,27-28), mais lui seul l’appelle Matthieu (9,9) et en souligne la profession (10,3) : publicain, ou percepteur de l’impôt romain sur la population juive

L’évangéliste

Son évangile nous parle de ce qu’il fut comme porte-parole du message de Jésus. La composition de son ouvrage est éloquente sur ce point. Il est le seul à présenter une succession de discours de Jésus, suivis de gestes concrets ou de démarches qui traduisent au concret ses enseignements. En bon juif, il reprend un schéma courant dans la Bible, où Dieu dit ce qu’il va faire avant de faire ce qu’il a dit ; ce schéma a donné dans les communautés chrétiennes la structure de la célébration eucharistique : la Parole et le Pain.

Lorsque Jésus enfant ne peut encore parler (chap. 1-2), Matthieu convoque les prophètes qui ont annoncé le Messie et en donnent les titres majeurs : Emmanuel, Chef-pasteur, Fils de Dieu et Peuple d’Israël, Nazaréen. Ensuite, nous voyons Jésus, précédé par le Baptiste, entrer dans sa vie publique (chap. 3-4), pour «accomplir toute justice» (3,15). D’emblée, Jésus apparaît alors au milieu de ses disciples comme celui qui enseigne sa communauté, qu’il va fonder et organiser. C’est d’abord le sermon sur la montagne (chap. 5-7), où, comme en un nouveau Sinaï, Jésus énonce les principes de base du Royaume des Cieux, une vraie charte du bonheur pour les hommes : béatitudes promises à ceux qui entrent avec Jésus dans l’accomplissement de la Torah ; piliers de l’observance juive que sont le jeûne, la prière et l’aumône ; pratique vivante où les actes vérifient les paroles. Après ce discours inaugural, Jésus lui-même va réaliser ce qu’il a proclamé par dix gestes de guérison comme Serviteur, Médecin et Époux (chap. 8-9). L’étape suivante est marquée par un discours missionnaire (chap. 10) par lequel Jésus envoie ses apôtres pour prêcher la paix et guérir, en se conformant à l’agir de leur maître. On s’attend à les voir démarrer la mission, mais c’est Jésus qui part (chap. 11-12), recueillant lui-même le refus et la persécution, faisant ainsi percevoir aux siens la nécessité d’un discernement constant et d’une disponibilité toujours ouverte. Qu’est-ce que le Royaume des cieux ? Jésus l’explique dans un discours en paraboles (chap. 13) : mystère de croissance comparable à la semence, au levain, au grain de moutarde ; mystère qui demande de tout lâcher pour trouver le trésor, la perle rare, le filet rempli. Interpellation intime : Comprenne qui a des oreilles ! À partir de là, Jésus va patiemment construire sa communauté (chap. 14-17) qu’il appelle église en la confiant à Pierre : lieu de rassemblement autour de l’Eucharistie et découverte de la liberté des enfants de Dieu dans la transfiguration du Fils bien-aimé. Le moment est venu de fonder au concret la communauté des disciples. Le discours communautaire (chap. 18) en établit les fondements. Découvrir d’abord l’enfant, le pauvre, qui en est le centre vital ; respecter le petit, c’est percevoir en lui la présence vivante de Jésus, d’où la dignité absolue de chaque personne à sauvegarder, à ne pas perdre. Ensuite pardonner inlassablement, car le frère est don de Dieu. Nous ne pouvons faire obstacle au pardon et l’empêcher d’atteindre, à travers nous, le frère fautif. Établir pareille communauté n’est pourtant pas à taille humaine (chap. 19-22) ; les disciples s’aperçoivent vite de l’impossibilité de la tâche : l’amour mutuel, la pauvreté, le détachement des biens ne sont pas à notre portée. La foi est requise, qui est attachement indéfectible au Maître. Une réponse ferme et un engagement inconditionnel sont demandés au disciple. Mais — contrepartie des Béatitudes —, l’agir de l’homme n’est pas ce qu’il devrait être (chap. 23). Jésus démasque et conteste l’hypocrisie des pharisiens d’autrefois comme de leurs imitateurs d’aujourd’hui. Le Royaume est un don à recevoir. La mission de Jésus aurait-elle échoué à cause de la défection des hommes ? Au contraire, prenant résolument la route de Jérusalem avec ses disciples, il leur adresse le discours sur la venue du Fils de l’homme dans l’Église et dans le monde (chap. 24- 25). Le vrai temple où Dieu est rencontré, c’est sa personne, qui va relever les ruines des sociétés humaines et enfanter le Royaume. La condition est de risquer sa vie pour Celui qui la donne, se porter à la rencontre de l’Époux, engager les talents confiés par le Maître, reconnaître le Roi présent dans le petit, le pauvre, le malade, l’emprisonné. Utopie ? Ou bien réalité à construire dans une fidélité allant jusqu’à la mort (chap. 2627) ? Mourir pour les siens, c’est mourir en chacun des siens : Corps livré, sang versé. La communauté est à ce prix, car la croix est chemin de grâce. L’avènement du Fils de l’homme se déroule dans le présent de l’histoire par la résurrection du Vivant. La vigilance devient le climat de discernement de la vie quotidienne. Partant dans le monde entier, le disciple aura à assumer ses responsabilités et «plonger les hommes dans l’intimité du Père, du Fils et de l’Esprit saint» (28,19).

Le fils d’Israël

L’évangile de Matthieu représente le témoignage d’une communauté judéo-chrétienne vivante établie dès la fin du Iier siècle en Galilée du Nord et en Syrie méridionale. Il s’achève par la proclamation de la mission universelle qui réalise la promesse faite à Abraham : «En toi se béniront toutes les nations de la terre» (Gn 12,3). Désormais la puissance agissante du Ressuscité est disponible à tous et s’étend à tous les moments de l’histoire humaine. Effectivement, Matthieu est l’évangéliste de la communauté. Les cinq discours de Jésus, écho des cinq livres de la Torah, constituent l’enseignement du Ressuscité à son Église envoyée par le monde. Matthieu présente Jésus comme le Messie attendu par Israël et annoncé par les Écritures. Sa venue en son peuple est l’événement à partir duquel tous les faits historiques prennent leur sens ultime. La «justice surabondante» (5,20) qu’il requiert de ses disciples radicalise les prescriptions de la Torah et instaure au sein de la communauté les rapports fraternels recommandés par le Lévitique : «Tu aimeras ton prochain comme toi-même» (Lv 19,18). La commune relation au Père crée la communion fraternelle et son authenticité se mesure aux actes. Le service pastoral dans l’Église est confié à chacun des membres. Tous y sont appelés : pécheurs pardonnés, ils sont gardiens de la miséricorde divine par une attention à chacun dont tous sont responsables. Ainsi l’Église poursuit la vocation d’Israël dont elle manifeste la visée universelle. Elle témoigne que la promesse se trouve accomplie en Jésus, présence du Royaume, à charge de l’annoncer à l’humanité. L’Israël historique, bien que fermé encore à cet accomplissement, garde sa fonction de veilleur. Il rappelle à l’Église qu’elle ne peut s’installer ici bas et qu’elle doit se garder de l’idolâtrie toujours prête à resurgir. L’évangile de Matthieu invite son lecteur à reconnaître Israël comme son frère aîné et à vivre en Christ la communion à tous ses frères humains. Tel est son message.

Publié dans Evangile St Matthieu