Lire la Bible en poésie

Publié le par Jardinier de Dieu

Redevenir enfant

 

J’en viens donc, pour conclure, à encourager une lecture poétique des Ecritures. Nul ne doute, pour l’appréhension du Livre, de l’intérêt de l’histoire, de l’exégèse, de la théologie. Des lectures sociologiques ou psychanalytiques trouvent aujourd’hui – et c’est fort heureux – leur légitimation. Alors, pourquoi ajouter à cet outillage celui de la poésie ? On aura d’abord compris, je l’espère, que, par poésie, je n’entends pas guimauves et fleurettes. La poésie n’est pas un artisanat décoratif. Je la lis et je l’écoute au contraire comme une expérience offerte à tous d’éprouver notre statut de parlants. On m’objecte souvent que lire de la poésie est difficile. Peut-être, mais cette difficulté ne requiert d’autre compétence que la simple lecture. Un lecteur de poèmes sait qu’il ne va pas tout comprendre, et je vous assure que, de ce point de vue, la pratique et l’expérience ne changent rien. Si, donc, nous lisons des poèmes, c’est pour partir infiniment à la recherche du sens ; c’est aussi, c’est même surtout, pour retrouver en nous la stupeur de l’enfant qui nomme. Pour en revenir une fois encore à l’épitre aux Hébreux, je dirais que la poésie est, en quelque sorte, le lait du mystère. Elle nous habitue – c’est paradoxal, mais c’est aussi, probablement vital au point de vue spirituel – à ne pas nous habituer à parler.

 

Lucien NOULLEZ Bible et Poésie Collectanea Cisterciensia 64 (2002) 150-164

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L’essentiel reste à dire

 

Elle nous révèle que la Parole, dont il est tant question dans la Bible, si elle nous attire, demeure impossible à clôturer dans le langage. Je crois profondément à cette fonction, quand il m’arrive de dire que « la poésie emploie les mots de la tribu pour dire à la tribu qu’avec tous ses mots elle n’a pas tout dit ». L’essentiel reste à dire. Les poèmes en témoignent à l’infini. Une lecture poétique de la Bible au mérite de nous engager, dans la mesure où elle prévient notre tentation de codifier les Ecritures, de les expliquer à bon compte, de les réduire à des énigmes. Les Ecritures saintes se dressent devant nous, en effet, et nous voilà interloqués. Sans cette stupeur, où serait la nouveauté de la Bonne Nouvelle ? Mais ce temps d’arrêt, cette seconde de silence pendant laquelle bon nombre d’images construites sur les textes ont l’occasion de s’effondrer, permet aux lecteurs que nous sommes de retrouver une parole plus proche de nous, plus proche du corps, puis de la partager, avec un peu de modestie – enfin – quant au sens de ce que nous avons lu. Les poètes n’ont rien fait d’autre, je crois. La Bible a requis leur parole. Ils nous la passent, à leur tour.

 

Lucien NOULLEZ Bible et Poésie Collectanea Cisterciensia 64 (2002) 150-164

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