Mt 21, 33-43.45-46 La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire

Publié le par père Jean-Luc Fabre

Vendredi (2ème semaine de Carême)
 

Ce que construire veut dire…

 

Quand les sages sont au bout de leur sagesse, il convient d'écouter les enfants.  »

Georges Bernanos

« Qu'importe ma vie ! Je veux seulement qu'elle reste jusqu'au bout fidèle à l'enfant que je fus.  »

Georges Bernanos

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L’Appel à un nouvel être chez les autres ou en nous-mêmes…

Matthieu 21, 33-43.45-46

Jésus disait aux chefs des prêtres et aux pharisiens : « Écoutez une autre parabole : Un homme était propriétaire d'un domaine ; il planta une vigne, l'entoura d'une clôture, y creusa un pressoir et y bâtit une tour de garde. Puis il la donna en fermage à des vignerons, et partit en voyage. Quand arriva le moment de la vendange, il envoya ses serviteurs auprès des vignerons pour se faire remettre le produit de la vigne. Mais les vignerons se saisirent des serviteurs, frappèrent l'un, tuèrent l'autre, lapidèrent le troisième. De nouveau, le propriétaire envoya d'autres serviteurs plus nombreux que les premiers ; mais ils furent traités de la même façon. Finalement, il leur envoya son fils, en se disant : 'Ils respecteront mon fils.' Mais, voyant le fils, les vignerons se dirent entre eux : 'Voici l'héritier : allons-y ! Tuons-le, nous aurons l'héritage !' Ils se saisirent de lui, le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Eh bien, quand le maître de la vigne viendra, que fera-t-il à ces vignerons ? » On lui répond : « Ces misérables, il les fera périr misérablement. Il donnera la vigne en fermage à d'autres vignerons, qui en remettront le produit en temps voulu. » Jésus leur dit : « N'avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire. C'est là l'œuvre du Seigneur, une merveille sous nos yeux ! Aussi, je vous le dis : Le royaume de Dieu vous sera enlevé pour être donné à un peuple qui lui fera produire son fruit. » Les chefs des prêtres et les pharisiens, en entendant ces paraboles, avaient bien compris que Jésus parlait d'eux. Tout en cherchant à l'arrêter, ils eurent peur de la foule, parce qu'elle le tenait pour un prophète.

***

Quel enseignement retiré de cette parabole, quelle nouvelle manière de voir, de se situer essaie-t-elle de nous faire percevoir ? Comment en retirer pour nos vies une profonde orientation… L’homme se dit être un « homo faber ». Il prend conscience de lui-même, du monde en faisant. Le langage se prend de notre action, nos phrases comportent un sujet, un verbe, un complément d’objet... Le risque est grand de penser que tout le réel coule à partir de là. Il y a pourtant, plus profond que cette logique de l’action ou du faire, une logique du devenir de l’être. Les deux se croisent, s’interpénètrent. La phrase en son développement entier est tendue vers sa réception globale, sa contemplation. Il n’y a pas de phrase sans un silence, une écoute de l’autre qui l’a suscitée[1]... Il y a une différence essentielle entre le vigneron et le fils, entre « celui qui fait » et « celui qui devient ». Prendre le chemin de celui qui devient nous sauve de l’enfermement en celui qui fait. Cette échappée nous est toujours offerte jusqu’à notre dernier jour. Heureux sommes-nous !

 

« Il planta une vigne » Voilà un espace qui est planté, finalisé de par la volonté agissante d’une liberté. Cet espace est en attente. Il est de lui-même orienté. Plus qu’une liberté froide, calculatrice, une intention chaude s’y cache. Ce qui est planté, c’est la Vigne. La vigne, c’est le raisin, dont on fait le vin, le vin qui réjouit le cœur de l’homme, le vin dans les verres avec lesquels on trinque entre amis et son timbre de cristal, les verres qu’on lève pour célébrer les moments, heureux et malheureux, de la vie qui se traversent et nous tournent vers notre devenir… Dès lors, tout le reste qui suit dans la parabole reçoit de là une coloration. Cet espace est celui de l’attente de la joie… et pour cela, chacun est, à sa mesure, appelé à contribuer, à préparer…

 

« 'Voici l'héritier : allons-y ! Tuons-le, nous aurons l'héritage !' » Cette phrase terrible explose le lien entre aujourd’hui et demain, entre la chose et la personne, entre la production et la promesse. La finalité est brisée, la promesse détruite, l’espace abandonné, déserté, déshumanisé. L’héritier est celui qui offrira le vin, le vin des noces, le vin de la fête, le vin du rassemblement de tous. Et il s’agit de le tuer, de tuer la possibilité du rassemblement de tous dans la joie. Tuer pour se fixer dans le moment présent, dans le moment de la production, du gain… Fable de notre société marchande… Le récit évangélique dit que la parabole se termine, que les auditeurs prennent la parole, outrés. Le Seigneur donne alors la bonne nouvelle, bonne nouvelle éternelle. Cette violence se révèle impuissante… Les vignerons ne sont que vignerons, leur pouvoir est limité. D’autres pourront prendre la place, pas n’importe quels autres, un « nouveau peuple[2] ». Pourquoi cela ?

 

« La pierre qu'ont rejetée les bâtisseurs est devenue la pierre angulaire » Voilà la forme qui nous sauve, nous sort de notre enfermement dans le faire. Un accepte d’être, que de n’être. Et par là, rejeté, il se révèle donner passage.  En chacun, il réveille sa vraie dimension, de devenir… Le contempler détruit, en plus des pleurs, réveille en moi le goût véritable, celui de devenir « un parmi les autres ». Des énergies nouvelles surgissent, elles se prennent d’abord de ces questions…« Ce que j'ai fait pour le Christ, ce que je fais pour le Christ, ce que je dois faire pour le Christ » Exercices Spirituels n° 53. Et là pas de question, son être est plus que le faire, il sauve celui-là même qui le tue. Il réveille en lui le Fils qu’il est. Le chemin pour nous est simple, revenir à notre enfance véritable. Là où ne cesse de germer notre être…

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Joseph Ratzinger, enfant

père Jean-Luc Fabre

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[1] Comment ne pas évoquer en ce jour notre pape Benoît XVI, qui nous a parlé, nous parle, dans ses mots et dans son silence. Les deux nous renvoient à notre liberté, à notre capacité à écouter jusqu’au bout…

[2] Nouveau peuple ce n’est pas tant le peuple chrétien après le peuple juif, non car les premiers chrétiens étaient juifs. Mais des personnes qui ont vécu la Transformation. L’expérience du pardon, de l’excès de Pâques et peuvent alors entrer dans la vraie action, dans le monde présent, la vraie action apostolique en sachant référer leur faire à la visée, le banquet, la fraternité universelle en Christ, à leur fondement, la reconnaissance de la filiation du Christ Jésus qui traverse la mort dans l’affirmation entière de son Père et de sa propre identité de Fils. Ils sont alors susceptibles, dans le monde entier disséminés, de proclamer la bonne nouvelle, goûtant, dès à présent, le vin des noces éternelles…