Mt 8, 28-34 Ne pas déranger, s'il vous plaît ...

Publié le par Père Jean-Luc Fabre

Mercredi (13ème semaine du temps ordinaire)

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Évangile de Jésus-Christ selon saint Matthieu 8,28-34.

Comme Jésus arrivait sur l'autre rive du lac, dans le pays des Gadaréniens, deux possédés sortirent du cimetière à sa rencontre ; ils étaient si méchants que personne ne pouvait passer par ce chemin. Et voilà qu'ils se mirent à crier : « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? Es-tu venu pour nous faire souffrir avant le moment fixé ? » Or, il y avait au loin un grand troupeau de porcs qui cherchait sa nourriture. Les démons suppliaient Jésus : « Si tu nous expulses, envoie-nous dans le troupeau de porcs. » Il leur répondit : « Allez-y. » Ils sortirent et ils s'en allèrent dans les porcs ; et voilà que, du haut de la falaise, tout le troupeau se précipita dans la mer, et les porcs moururent dans les flots. Les gardiens prirent la fuite et s'en allèrent en ville annoncer tout cela, avec l'affaire des possédés. Et voilà que toute la ville sortit à la rencontre de Jésus ; et lorsqu'ils le virent, les gens le supplièrent de partir de leur région.

Extrait de la Traduction Liturgique de la Bible - © AELF, Paris

"Là où chacun a à décider pour lui-même, la seule chose

qu'on puisse faire pour lui c'est de l'inquiéter." S Kierkegaard

Une histoire amusante, comme un apologue stylisé, le jeu de relations entre des personnes de cultures différentes… a priori cela doit être source de bien des quiproquos… Un juif n’avait certainement pas le sentiment que les porcs représentaient une réelle richesse pour ceux qui les consommaient. La vision est forcément différente. Que les porcs aillent dans la mer, rien à redire pour l’un, un spectacle désopilant, comme des carambolages de voitures, pour l’autre, il voit, effaré, sa fortune, sa subsistance, son emploi disparaître… Cette scène a le burlesque d’un film muet… avec le comique et le tragique mêlés. Pour nous, personnes du XXIième siècle, c’est encore plus vrai, nous qui percevons l’étrangeté culturelle des uns et des autres… Puis tout retombe dans le calme morne du quotidien avec les gens de cette ville qui prient gentiment Jésus, pour qu’il ne fasse pas de vague, de les laisser vaquer à leur quotidien… Nous sommes comme floués, nous attendions une morale mais rien… Tout retombe dans un quotidien dont le sens a été exclu… Le récit se poursuit, rien n’a eu lieu…

Et pourtant, et pourtant… Une énormité a été dite par les deux possédés… « Que nous veux-tu, Fils de Dieu ? » Le Fils de Dieu qui vient, ce n’est par rien… Mais voilà, ces possédés qui barraient le chemin parce qu’ils étaient « méchants », avaient été mis du côté du cimetière, de ce qui interrompt la vie, quelque soit la manière dont nous la vivons… et dont dans une perspective fonctionnelle nous n’avons rien à faire [tant que je ne suis pas mort, je fonctionne, quand je suis mort je ne fonctionne pas point barre…]. Ils étaient allés, d’eux-mêmes, à la rencontre de Jésus, de la nouveauté, de l’autre qui vient car ils savaient, de par leurs conditions limites d’existence, que le sens existait, ils l’attendaient, ils savaient que le sens surgissait de la souffrance, de la remise en cause que produit la souffrance « Es-tu venu pour nous faire souffrir avant le moment fixé ? ». Ils étaient dangereux pour les autres et les autres, les normaux, les avaient parqués vers ce qui n’a pas de sens, le cimetière… loin du centre de fonctionnement de la société, là où on amène ceux qui ne fonctionnent plus…

Nous sommes de cette société, nous voulons de manière forcenée, que rien ne se passe, que tout se produise comme prévu, un retard d’horaire est une catastrophe, et la SNCF nous présente ses excuses, un incident ne signifie rien, un départ non plus, notre existence a été mangée par le fonctionnement… Celui qui revient dans un collectif affairé ne produit plus rien… Tout est insignifiant… Louons, réfléchissons à ce qui a surgi incongru dans nos vies ces derniers temps, à ce que nous avons essayé d’occulter… Là, peut-être, se trouve l’ouverture à un sens… là, peut-être, le Seigneur nous a fait signe, là, peut-être, le Seigneur nous attend encore… Là, peut-être, est l’Eveil. 

Père Jean-Luc  Fabre

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