Notre corps

Publié le par Aumonerie de Purpan (jardinier de Dieu)

... Notre état, c'est d'avoir un corps. Le matin, dès que nous nous réveillons, notre corps est notre première rencontre. Cette première rencontre n'est pas toujours agréable et ce voisinage, tantôt cordial, tantôt orageux, se poursuivra tout au long du jour. Combien d'entre nous, dans des moments de surcharge ou de tentation, n'ont-ils pas eu grande envie de maudire leurs corps et presque demandé d'en être affranchis ; et pourtant notre corps n'est pas un hasard, Dieu l'a voulu, Dieu l'a dosé, nous avons les nerfs, le sang et le tempérament profond qu'il a voulus. Notre corps, Dieu l'a voulu d'avance pour y faire habiter sa grâce. Il n'en ignore aucune faiblesse, aucune compromission, aucune déviation, mais il l'a choisi pour en faire le corps d'un saint.

Nous avons le corps de notre destinée, le corps de notre sainteté.

Notre corps est le lieu, au cours de la journée, d'incidents qui font souvent bagarre avec notre âme : vibration de nerfs, lourdeurs de tête, bonnes ou mauvaises dispositions, autant de menus circonstances qui n'en sont pas moins des circonstances et l'expression de la volonté de Dieu sur nous. Rien de tout cela n'est un négatif qui doive nous ligoter et nous embarrasser, tout cela est au contraire les conditions de la venue de Dieu à nous ; c'est un peu de son vouloir qui s'éclaire : ce bien-être, cette migraine, cette fatigue des jambes, c'est la matière de notre grâce du moment.

Il faudrait nous habituer à avoir notre corps comme en gérance, c'est la vie que Dieu nous confie, nous devons la perdre quant à la propriété, mais la retrouver parce qu'elle est à lui. Il faudrait que nous soyons en face de notre corps comme le paysan devant sa terre : savoir ce que vaut notre corps, l'estimer, comme on dit. Savoir ses richesses et ses manques, ce qui le fortifie et ce qui l'affaiblit, essayer de l'harmoniser à ces grandes lois naturelles que Dieu a inventées et que nous évoquons lorsque nous voulons figurer l'union des âmes rachetées avec le Christ

Notre corps ne stoppe  pas à des frontières qui nous soient aisément perceptibles. En ces temps où les études médicales et psychologiques éclairent souvent brutalement les hérédités ou les atavismes, bien des être peuvent être troublés, ils peuvent se sentir heurtés, secoués dans leurs désirs de rectitude spirituelle par ces houles intérieures, goûts, instincts, caractères, passions, déséquilibres.

Pourtant, toute cette pâte humaine est, elle aussi, matière à grâces, matière pour notre grâce. C'est aussi avec elle que Dieu a décidé de faire de nous des saints. Rien en elle n'est inquiétant parce que tout y est prévu. C'est une joie d'offrir à Dieu pour un service de bonne volonté cette parcelle d'humanité charnelle venue, de rebondissement en rebondissement, du fond de générations pures ou coupables, d'en être dépositaire et d'avoir le pouvoir de la faire sanctifier.

Il est très dilatant de savoir que notre volonté, appliquée à la volonté de Dieu, suffit pour que toute cette pâte d'humanité soit en ordre : notre volonté qui doit être tendu et douce, tendue vers Dieu et défaite de sa propre raideur, comme un fourreau de peau bien tannée, que l'on met sur une lame et qui devient dure comme elle.

Cette découverte de la volonté de Dieu dans notre corps fait que nous devons en considérer la moindre parcelle avec respect. Il y a une certaine révérence à avoir vis-à-vis de ce que Dieu a créé. Il ne faut pas tellement craindre de matérialiser ainsi notre vie ; cette révérence que nous donnerons à l'action de Dieu dans notre chair nous conduira à adorer profondément l'oeuvre qu'il opère dans les esprits. La justice que nous pratiquerons vis-à-vis de notre corps nous rendra peut-être plus justes vis-à-vis de notre âme.

 

Madeleine DELBRÊL, 1968.

La joie de croire.
Seuil, Paris, p.p.139-141

 

Publié dans A lire