Prière du scientifique

Publié le par Lefrou C.

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Il arrive que dans ma prière des images du monde scientifique viennent me parler. Pour moi, c'est naturel, mais je m'aperçois parfois à travers la réaction des autres que cela m'est particulier. Que diriez-vous de la comparaison entre l'histoire de Marthe et Marie recevant Jésus et celle d'une vinaigrette - ou d'une émulsion pour parler plus scientifiquement ? Si l'on veut pouvoir récolter le meilleur (on ne dit pas si le meilleur c'est l'huile ou le vinaigre), il faut laisser reposer et ne pas agiter sans arrêt.

Le scientifique, et en particulier dans mon domaine de la modélisation, est souvent amené à dégager parmi tous les phénomènes présents ceux qui sont prépondérants. C'est une aptitude qui s'aiguise en l'exerçant et qui développe l'intuition. Elle peut être fort utile dans la vie spirituelle. Suis-je capable, quand je relis ma vie, de laisser émerger, de repérer, ce qui est prépondérant, ce qui a du poids parmi les nombreux événements, rencontres, émotions que je traverse ?

Pour essayer de caractériser la façon dont mon enracinement dans une expérience spirituelle vivante rejaillit dans certains aspects de ma vie professionnelle, il me faudrait revenir à mon choix de quitter la recherche industrielle pour un poste d'enseignant-chercheur à Grenoble, mais aussi à mes choix, ces dernières années, de consacrer une part importante de mon temps, de ma créativité, de mes travaux, aux questions pédagogiqques : élaborer des nouveaux programmes, construire des cours originaux et pluridisciplinaires, écrire un livre. Ces choix ne vont pas dans le sens de la "réussite", de la "carrière". Il est clair que je n'aurais pas eu le même salaire ni le même type de poste et de responsabilités si j'étais restée dans l'industrie. Dans le même sens, pendant qu'on écrit le livre pédagogique, on ne fait pas de publications de recherche - critère qui reste extrêmement prévalent dans la ppromotion et le regard des collègues dans l'université française

Ces choix, que je qualifierais de choix à contre-courant aux yeux des hommes, de la société, je les fais en connaissance de cause et de manière libre. Cela ne veut pas dire qu'au quotidien ce soit toujours facile à assumer. Combien de fois m'arrive-t-il d'être jalouse d'un collègue "professeur" et d'être en attente de reconnaissance de la part du milieu dans lequel je travaille ? Cependant, mes choix s'enracinent ailleurs, et je peux revenir à cette source pour refaire au quotidien.

Mon itinéraire est constitué de bien des expériences, et notamment du croisement, du tricotage du registre professionnel et scientifique avec le registre spirituel. Chez un autre, les découvertes et apprentissages de la vie spirituelle passeront par la compétition sportive ou la mise au point d'une nouvelle recette de cuisine. Mais deux points me semblent finalement ressortir de cette courte relecture. Il s'agit d'une part de l'importance du rapport du temps, avec l'apprentissage de la patience, de la persévérance. Pour faire un puzzle, résoudre un problème de maths ou m'accorder au projet de Dieu pour moi, je ne peux pas être dans le "tout, tout de suite". D'autre part, il s'agit d'apprendre à vivre la "réussite" comme un don, et non comme une chose que je me suis donnée, que je maîtrise. C'est un apprentissage qui dure toute la vie. Cela ne veut pas dire que je n'ai pas part à cette réussite. Dieu attend ma contribution, le déploiement de mes dons, des talents qu'il m'a confiés au service du Royaume

Christine LEFROU

Enseignant-chercheur en chimie-physique

INP Grenoble

CVX

A mi-parcours, Une relecture in Christus, n°226, p.p.151-152

Publié dans Prières