Si le grain de blé ne meurt ...

Publié le par père Jean-Luc

« Croire en quelque chose et ne pas le vivre, c'est malhonnête ». Gandhi    

Homélie prononcée à l’occasion de la messe du souvenir pour le Père Henri Springer, jésuite, qui a travaillé à l’EI Purpan Toulouse et a été curé de zone rurale de Bessières. Bessières, le mardi 31 janvier 2012
Nous sommes ce soir réunis pour faire mémoire d’Henri Springer qui nous a quittés il y a quelques semaines. Cette célébration s’est mise sur pied sans difficulté, nombreuses étaient les personnes qui trouvaient comme allant de soi, de nous réunir dans la région toulousaine  pour faire mémoire de cet homme, pour remercier le Seigneur pour les dons reçus, pour confier Henri à la Miséricorde de Dieu.
Que dire d’une vie au-delà des éléments chronologiques qui n’arrivent jamais en tant que tels à ressaisir la personne. Oui que dire ? On peut toujours saisir l’existence d’une personne à partir de sa manière de faire, des attitudes qui reviennent, de ses habitudes... Mais après avoir tenté de saisir ce qui caractérisait le tempérament de la personne, on butte sur des éléments qui ne font pas partie en tant que tel du tempérament mais qui sont d’un autre ordre, celui de la capacité propre à être affecté de la personne. Par là, nous pouvons repérer que la personne répond à plus grand qu’elle-même... Cela nous donne peut-être de saisir alors comment le Seigneur s’y prenait avec elle et comment le Seigneur inscrivait en elle son passage, sa marque, son appel, comment il était la source de son être... C’est cette succession de ricochets qui nous permet de sentir la présence de Dieu agissant en sa créature...
Nous avons déjà écouté de beaux et profonds témoignages sur l’existence d’Henri Springer. A partir de quelques uns des témoignages que le P Georges de Charrin, ancien membre da la communauté jésuite de Purpan du temps d’Henri, m’a permis de lire, à partir aussi des quelques maigres souvenirs d’Henri que j’ai un peu connu lors de mon temps à Purpan entre 89 et 96, je dirai que ce qui caractérisait la manière de faire d’Henri, en plus d’un abord souriant, accueillant, attentionné, c’était une brillante intelligence. Il était curieux de tout : des phénomènes, mais aussi des situations dans toutes leurs riches complexités humaines qu’il aimait analyser, creuser. Mais Henri, c’était aussi une capacité d’action à la fois pleine de bonté et aussi décidée, quasi inflexible, bref un « doux têtu ». En effet, nombreux sont les témoignages qui rendent compte de la vision extrêmement profonde de la réalité dont jouissait Henri. Ceci rendait parfois difficile et son expression, pleine de subtilités, et la compréhension que nous pouvions avoir de ce qu’il disait... Mais, au bout du bout, ce qui peut et doit retenir notre attention, je trouve, ce sont ces éléments : une inflexible attention aux autres dans la durée, une inexorable gentillesse, une « sans cesse » renaissante volonté d’aider, de servir, bref une présence radicale aux autres, présence où et l’autre et lui-même étaient parfaitement reconnus. [Henri demeurait toutefois infiniment discret envers lui-même]. Pour vivre de cette manière, Henri payait vraiment de sa personne, en donnant beaucoup de lui-même, de son temps, de son savoir, de ses moyens...
Là, dans ce don si entier de lui-même, nous trouvons ce qui était source en lui... le rocher dont coulait l’eau désaltérante et vivifiante... le fait d’avoir été appelé dont il témoignait ainsi... comme le dit le psaume 96

Venez, crions de joie pour le Seigneur,
Acclamons notre Rocher, notre salut !
Allons jusqu’à lui en rendant grâce,
Par nos hymnes de fête acclamons-le !
Oui, le grand Dieu, c’est le Seigneur,
Le grand roi au-dessus de tous les dieux :
Il tient en main les profondeurs de la terre,
Et les sommets des montagnes sont à lui ;
A lui la mer, c’est lui qui l’a faite,
Et les terres, car ses mains les ont pétries.

Entrez, inclinez-vous, prosternez-vous+,
Adorons le Seigneur qui nous a faits.
Oui, il est notre Dieu ;
Nous sommes le peuple qu’il conduit,
Le troupeau guidé par sa main.

D’où s’origine donc cette attitude, ce don de soi pour aider, œuvrer ainsi ? De quels rochers qui ont porté secours jadis ?... Est-ce de l’expérience d’entraide vécu à Dieulefit pendant la guerre, ce village où un millier d’enfants juifs vécurent cachés, où lui et sa famille furent accueillis ? Est-ce d’avoir senti ce que des hommes et des femmes qui s’entendent peuvent construire ensemble, ce que la solidarité humaine peut et doit donc réaliser... solidarité qui l’a souvent amené à être du côté du petit, quitte à y perdre sa propre position comme à l’Ecole Sainte Geneviève  [et aussi à Purpan]... Je pense que personne ne le sait vraiment. Henri est resté silencieux sur les raisons de son existence... Alors je crois qu’il nous faut aller encore plus loin... Une autre raison à cela, c’est que nous percevions aussi que ce qui animait l’action d’Henri n’était pas un simple mise en mouvement par un passé lointain, par un événement ancien et marquant, mais c’était un appel présent, celui qui se reçoit de la prière présente, d’un « aujourd’hui », celui de son attachement au Mystère de Jésus Christ qui le rendait prêtre en toute action.
Henri renonçait à sa vie propre dans le service, s’attachant à faire ce qui se présentait à lui plus qu’à inventer de nouvelles choses, de nouveaux moyens, [alors qu’il en avait les capacités] car ainsi il avait le sentiment de répondre d’amour à Celui qui a tout donné de lui-même en sa vie. Henri donnait parce qu’il avait mesuré le don qui lui avait été fait, et il répondait en retour, certain que le don qui lui avait été fait, était aussi fait à tous les autres, à l’élève, au personnel de l’institution, au paroissien, à l’homme du village croisé dans la rue, au compagnon de sa communauté... C’est cette conviction qui habitait sa manière de voir la situation, qui induisait son action... Etre au service de l’action du Seigneur sur terre, là où il se trouvait, d’une manière douce mais inflexible, acceptant d’en payer le prix. Son renoncement et son don de lui-même témoignent du don qui est fait à chacun de nous.
Ce don sans repentance, que nous fait le Seigneur, lorsque nous le recevons, nous transforme. Le grain qui tombe en terre et qui meurt porte du fruit. Car il aide chacun à rejoindre le vrai mouvement de la vie, qui consiste à répondre à ce qui est demandé par l’amour fraternel, au temps présent. Ce travail patient, enfoui, secret comme l’est le travail de décomposition du grain en terre, permet la germination, la croissance, la floraison et le murissement des grains dans l’épi... « Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle ». Heureux sommes-nous, si en nos vies, parfois bien occupées, bien exposées, existe ce travail secret de renoncement pour que la vie passe, se transmette.
Merci Seigneur pour le don de cette vie. Qu’il féconde nos propres renoncements par amour, nos propres germinations. Donne nous d’aimer.
Evangile Jean 12
24 Amen, amen, je vous le dis : si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s'il meurt, il donne beaucoup de fruit. 25 Celui qui aime sa vie la perd ; celui qui s'en détache en ce monde la garde pour la vie éternelle. 26 Si quelqu'un veut me servir, qu'il me suive ; et là où je suis, là aussi sera mon serviteur. Si quelqu'un me sert, mon Père l'honorera. 27 Maintenant je suis bouleversé. Que puis-je dire ? Dirai-je : Père, délivre-moi de cette heure ? - Mais non ! C'est pour cela que je suis parvenu à cette heure-ci ! 28 Père, glorifie ton nom ! » Alors, du ciel vint une voix qui disait : « Je l'ai glorifié et je le glorifierai encore.