Aller à contre courant, continuer à vouloir être enterrés !

Publié le par père Jean-Luc Fabre

En ces jours de préparation de la Toussaint et de la commémoration des défunts, nous vous proposons de lire cette brève  interview du philosophe Damien LeGuay. Il aide à voir peut-être l’envers du décor de la crémation : la peur d’importuner ses proches. J’ai bien des témoignages en ce sens moi-même.  Ce chemin coupe notre solidarité ou manifeste que cette solidarité est comme morte, alors qu’en ces jours, nous fêtons la fête de tous les saints, le fait que nous accédons à la sainteté pas qu’au simple niveau individuel mais pris dans la solidarité de notre humanité. Continuons à vouloir être enterrés en pleine terre, à manifester ainsi cette solidarité qui court entre tous les hommes du premier Adam au dernier Adam, des premiers hommes au retour du Christ. Notre passage sur terre n’aura pas été sans sens. Nous aurons été acteurs du devenir de l’humanité, modestement mais réellement. Attestons-le en étant couchés en terre pour attendre le retour de Notre Seigneur, lui qui a demeuré en terre lui aussi.

P. Jean-Luc Fabre

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LE PLUS. Les crémations prennent de plus en plus le pas sur les enterrements, plus traditionnels. Pourquoi l'état de cendres séduit de plus en plus d'individus ? Éléments de réponse avec Damien Le Guay, philosophe, auteur de "La Mort en cendres. La crémation aujourd’hui, que faut-il en penser ?" aux éditions du Cerf.

Édité par Henri Rouillier  Auteur parrainé par Guillaume Malaurie

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Edgar Morin indique qu’un geste fut à l’origine de l’humanité : le premier ensevelissement d’un homme, il y a 100.000 ans. Une dignité lui était reconnue. L’art, la religion et la culture se sont développés pour accompagner ce dialogue entre les hommes et la mort, cette familiarité entre les survivants et les morts.

 

Aujourd’hui, avec des obsèques sans trop de rituels, un deuil effacé, un corps de plus en plus réduit en cendres et des urnes sans domicile fixe, cette grande parenthèse d’humanité n’est-elle pas en train de se fermer ? Telle fut la question de Philippe Ariès ou de Paul Yonnet. Telle est la nôtre.

 

En France, la crémation progresse vite. Aujourd’hui, 30% des décès. Bientôt 50%. Une crémation bien différente de celle pratiquée autrefois pour Patrocle et aujourd’hui au Japon. Une crémation pauvre en symbole, dépourvue de sens, expéditive, comme une formalité parmi d’autres, comme s’il fallait accepter notre nouveau destin : être de trop dans un monde qui n’est pas fait pour nous, accepter d’être une variable d’ajustement dans la vie, et un déchet dans la mort. 59 % des français qui désirent la crémation souhaitent n’être pas à la charge de leurs familles ou veulent ne pas polluer la nature.

 

Dans les deux cas, une même certitude : le monde après eux les rejettera. Ils n’y auront pas leur place. Les vivants n’auront pas souci des morts. Tout ceci renverse de fond en comble l’idée traditionnelle que nous nous faisions de la cohabitation nécessaire entre les vivants et les morts dans un monde reçu en héritage et transmis de générations en générations.

 

Existe donc, en nous, une lâche envie s’effacer, de rejoindre par avance l'incognito des choses sans humanité. Les corps se reconnaissent ; les cendres elles sont le summum de l’anonymat. Il nous faut considérer ce "désir de cendre" comme une fatigue anthropologique et un échec social : nous n’arrivons plus à surmonter l’indifférence.

L’uniformisation d’un monde encombré d’objets destinés à la poubelle finit par nous corrompre. Il est temps de prendre conscience de cette inhumanité rampante. Nous risquons la noyade dans une vie trop "liquide" (Z. Bauman). Il est temps de remettre du temps, du rite, de la responsabilité, du savoir-faire, et donc de la consistance corporelle autour de la mort !

Texte initialement publié dans "Le Nouvel Observateur" du 8 novembre 2012.

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