Les délices de Tokyo, le secret du bonheur durable : contempler, goûter, agir…

Publié le par Père Jean-Luc Fabre

« Je veux faire de toi, ce que fait le printemps aux cerisiers » ce vers de Pablo Neruda peut heureusement introduire notre commentaire des délices de Tokyo.

 

Le récit court sur une année entière, d’une « sherry blossom » à l’autre. Ce moment si fort pour les japonais de communion avec la nature de reconnaissance de l’autre… Nous assisterons ainsi la transformation physique d’un homme, qui passe de l’attitude  d’un être  téléguidé par la sonnerie de son réveil comateux d’ivrogne le matin pour rejoindre son emploi étriqué dans une échoppe à un homme rayonnant, se tenant sur ses pieds, appelant chacun dans un parc en plein air, à venir se délecter de ses produits : les fameux dorayakis, petits pains fourrés aux haricots rouges sucrés…

 

La vie monocorde et en boucle de Sentarou va s’ouvrir grâce à l’annonce qu’il a faite pour avoir une aide pour la préparation de ses gâteaux. Une vieille dame de 75 ans se présente à lui, implorant de pouvoir travailler, baissant son hypothétique salaire de plus des deux tiers, le gratifiant aussi du titre de patron avec un respect sans obséquiosité. Elle manifeste son désir, pose une demande sans détour, elle respecte l’homme à qui elle s’adresse. Santarou décline son offre. Rien n’y fait, elle reviendra le lendemain, apportant une préparation d’haricots, préparation qu’il jettera à la poubelle. Se ravisant, il les goûte et la magie opère : ils sont succulents. Dès lors, l’ordre s’inverse. Sentarou, attend Tokue,  se met de fait à son école, une maitresse qui réussit ce qu’il n’a jamais réussi à faire. L’été est là, les cerisiers sont sans pétales, vert, prêts à produire leurs fruits… A l’embauche, le premier jour sera initiatique. La journée commencera excessivement tôt, dans la nuit. Il faut vivre au rythme de ces haricots qui les honorent à venir de leurs champs, jusqu’à eux. Nous assistons ainsi à la longue alchimie relationnelle entre les haricots et Tokue ; qui alterne cuissons, imprégnations, décantations, repos…. En ne cessant de les écouter. Le résultat est une merveille. Les dorayakis ne sont plus les mêmes, ils sont succulents. Dès lors, les clients accourent, sans cesse plus nombreux, la présence directe aux clients de Tokue augmente et ses grosseurs aux mains intriguent jusqu’au jour où plus personne ne vient par peur de cette sorcière. Pour ne pas tuer son commerce dont il est seulement gérant, Sentarou renvoie Tokue qui l’accepte avec dignité, l’automne est arrivé, déjà l’hiver s’avance…

 

Un vide alors travaille Sentarou, la propriétaire lui impose, par ailleurs, des aménagements qui nient sa liberté, réveille en lui une blessure profonde, celle de ses crimes commis, il sombre dans une profonde détresse. La jeune fille en difficulté, cliente fidèle de l’échoppe  et que Tokue avait aussi vivifiée, l’entraine à aller rendre visite à Tokue, dans l’asile des lépreux. Là, Tokue leur y évoquera sa vie,  l’exclusion de sa famille qui la rejetait alors qu’elle était adolescente, cela a rendu impossible son rêve d’enseigner le japonais, elle se verra aussi contrainte ultérieurement d’avorter son enfant… Nous réalisons alors que toutes les aspirations de Tokue à être, à donner forme au principe de vie en elle, ont été bafouées. Et pourtant, encore plus vieille, à l’article de la mort où tout vous quitte, elle garde son extraordinaire dignité, elle donnera, elle transmettra à ses nouveaux amis, le secret de son existence, de sa capacité de sortir de soi « Nous sommes nés pour regarder et écouter ce monde. Alors même sans réussir sa vie, on peut y trouver un sens. ». Elle donne à comprendre qu’elle est repartie pour se construire de ce qui se donner simplement à elle dans son hospice de réclusion, faire la cuisine, entrer ainsi en relation profonde avec la nature. Elle a découvert le secret de la contemplation, qui ouvre à la vraie action, qui est réponse aux enjeux reçus… parce que nous goutons ce qui est bon, ce qui a de la saveur… et que nous nous laissons conduire pas cela…

 

Dès lors une lente alchimie, celle-là même qui avait permis à Tokue de se redresser d’être une femme debout, s’applique à Sentarou, il retrouvera son autonomie et nous le verrons à la fin préparer les dorayakis dans le jardin en fleurs… Le message de la vie passe ainsi à une autre génération, alors même que les signes d’individualisme se font toujours plus présents dans la société tokyoïte.

Père Jean-Luc Fabre


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