Médecin de campagne : créer un collectif demande de renouer avec l’interpellation…

Publié le par Père Jean-Luc Fabre

Un film foisonnant par les thèmes abordés, le secret médical, la santé en milieu rural, le cheminement de l’acceptation de la maladie, la relation médecin malade, la relation homme femme, le médecin qui devient patient lui aussi… De fait, ils sont bien nombreux, tout comme le nombre de personnages qui, même secondaires, ont une vraie consistance. On les voit souvent et comme patient de Jean-Pierre le Dr Werner ou de son hypothétique futur remplaçant, Nathalie, et comme acteur dans leur vie sociale ou familiale. Ainsi la jeune fille qui attend un enfant, pleine de joie, qui avortera, une première fois, puis une autre, le médecin la rencontrera à la fête du village où elle annoncera son premier avortement, puis avec son compagnon ensuite où Nathalie l’encouragera à quitter son harceleur… Ainsi un jeune homme qui se rêve comme un « poilu de la grande guerre », là aussi Nathalie lui prodiguera les premiers soins, acceptera de danser avec lui lors de la même fête du village, le visitera enfin chez sa mère, évoquera avec elle la possibilité d’un autre diagnostic…. Médecin de campagne, un film avec beaucoup de thèmes, de personnages, mais aussi avec de longues respirations qui reviennent, ponctuent, aident à prendre du recul : la ronde des saisons, la nuit et le jeu des phares, les cieux et leurs divers éclairages, les omniprésents déplacements en voiture.... Alors trop nombreux les thèmes ? Trop nombreux les personnages avec leurs histoires, leur devenir ?… C’est ce que disent certains… C’est bien comme dans la vie ordinaire de chacun de nous où tout est là, mêlé. Une personne doit parfois faire face à sa maladie ainsi qu’aux exigences de son métier, et aussi à ses parents et à ses enfants, et aussi à sa dimension sociale... Et, en plus, il y a ce qui advint, que je dois assumer, et il y a aussi ce que j’initie de moi-même… et nous ne cessons d’aller de l’un à l’autre…
 
Alors je vous propose d’aller au-delà de la romance prévisible entre les deux docteurs mais qui semble ne se déclencher qu’à la fin, au-delà du chemin personnel face à la maladie chez Jean-Pierre Werner, le médecin traitant, je vous propose donc de voir comment nous assistions au début possible de guérison de cette société malade de son état, la France dite des périphéries[i]… Comment un collectif peut donc se mettre à revivre vraiment ? Qu’est-ce qui initie cette renaissance ? La vie collective, elle est toujours là, vivace même lorsqu’elle semble exténuée… La salle d’attente grouille de gens qui espèrent tous ensemble la guérison, la venue massive des gitans de tous les âges exacerbe cette attente. Il y a aussi les repas, pris au restaurant du village, où la bonne humeur et la chair portent là aussi à espérer. Il y a encore la pauvre fête « country » où toute la population villageoise danse au rythme de la chanson de Graeme Allwright « Hallelujah »[ii], cri poignant d’espérance collective à une meilleure vie, à partir de la pauvre situation qui est la leur, qui trouve à s’exprimer ainsi à partir d’une simili-culture d’importation… Ces collectifs sont pourtant, animés ou plus exactement maintenus à un certain niveau de vie par le médecin et aussi par Maroini, le maire. Ce dernier se démène pour faire vivre le village. Il risquera de perdre sa vie en travaillant seul sur le chantier d’une hypothétique maison de santé pour le territoire, il sera sauvé par les deux docteurs… Nous retrouvons à un moment tous les protagonistes impliqués dans la survie du village sur le plan de la santé avec les autorités : le département, la région… Là il y aura un vrai débat à partir du retournement de Jean-Pierre qui n’est plus hostile à cette proposition du maire, les autres abondent prudemment, y compris les politiques ou tout du moins leurs représentants, allant vers une solution standard coûteuse et peu fondée. Mais, rebondissement : Nathalie reprend la position antérieure de Jean-Pierre, situe mieux la situation géographique du village…. Ce nouvel éclairage donne aux solutions de fuser à partir du concret. Ce qui permet le retrait heureux du département et de la région… La solution véritable, adaptée à la situation, au village se révèle aussi la moins coûteuse de toutes, suscitant les possibles locaux… Ainsi il nous est donné de voir un collectif envisager à partir d’une considération commune, au travers d’une délibération commune, une action commune tournée vers l’avenir.
 
A contrario, un autre collectif a aussi agi, celui composé par tous les acteurs impliqués, par la volonté de Jean-Pierre, dans le maintien du vieux Monsieur Sorlin à son domicile avec son chien. Il y aura une tension continuelle entre Jean-Pierre et Nathalie à ce sujet, lui privilégie à partir de ses relations avec Sorlin son maintien chez lui, elle, considérant l’ensemble de ses pathologies, décidera, en l’absence du médecin en titre, son hospitalisation. Jean-Pierre manifestera fortement son opposition, la renvoyant même. A l’occasion de ses séances à l’hôpital, Jean-Pierre rendra visite à Sorlin, jusqu’au jour où il le ramènera chez lui, sachant qu’il fait une connerie mais que cela lui semble la seule voie humaine. Le collectif sera de nouveau remobilisé mais dans une lutte sans perspective concrète, si ce n’est d’aller au bout en respectant la promesse. La mort viendra, nous assisterons à une touchante toilette mortuaire… Mais à travers cette séquence, Jean-Pierre s’est vraiment ouvert au débat, à la confrontation avec Nathalie. C’est à vrai dire, de là, de la confrontation entre eux deux, du fait d’être allé au bout de son intention,  que naîtra sa capacité à envisager autrement la suite pour la santé dans le village. Il nous est donné de percevoir que de l’échange entre deux visions structurés se constitue une espèce d’enveloppe relationnelle qui autorise à faire autrement, à mobiliser un collectif plus justement en permettant que la parole entre les membres du collectif circule… De la qualité de la relation entre deux êtres différents surgit l’engendrement du devenir pour un collectif… Nous pouvons dire aussi que créer un collectif demande de renouer avec l’interpellation…
Père Jean-Luc Fabre
 
[i] Ce film sur un certain point reprend des éléments de l’hermine, où l’on voit la France d’en bas, dans sa simplicité, son courage, sa volonté d’avancer. Ce lien situe les travaux de Christophe Guilluy qui a éveille nos regards à la France de la périphérie. https://www.herodote.net/Fractures_francaises-synthese-1956.php
[ii] Leonard Cohen reprend la chanson de Graeme Allwright en version française.    https://www.youtube.com/watch?v=fjFr7Rckd5k

[Source image http://fr.web.img5.acsta.net/pictures/16/02/01/11/03/192862.jpg]

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