La relation : ce qu’elle est, où nous conduit-elle ?

Publié le par Père Jean-Luc Fabre

A mon père, le jour de ses 82 ans.

Évangile de Jésus Christ selon saint Matthieu 15,21-28.
Jésus s'était retiré vers la région de Tyr et de Sidon.
Voici qu'une Cananéenne, venue de ces territoires, criait : « Aie pitié de moi, Seigneur, fils de David ! Ma fille est tourmentée par un démon. »
Mais il ne lui répondit rien. Les disciples s'approchèrent pour lui demander : « Donne-lui satisfaction, car elle nous poursuit de ses cris ! »
Jésus répondit : « Je n'ai été envoyé qu'aux brebis perdues d'Israël. »
Mais elle vint se prosterner devant lui : « Seigneur, viens à mon secours ! »
Il répondit : « Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants pour le donner aux petits chiens. -
C'est vrai, Seigneur, reprit-elle ; mais justement, les petits chiens mangent les miettes qui tombent de la table de leurs maîtres. »
Jésus répondit : « Femme, ta foi est grande, que tout se fasse pour toi comme tu le veux ! » Et, à l'heure même, sa fille fut guérie.

Ce passage de l’Ecriture est bien connu. Pourtant la progression dans la manière dont le Seigneur Jésus répond, nous conduit à mieux Le connaître, à mieux Le comprendre et, certainement, à mieux Le suivre, peut-être même, à mieux L’aimer. Bien au-delà des considérations théologiques, laissons-nous toucher par l’histoire vraie, le sens premier de cette rencontre, de ce dialogue… En effet, il est tout de même surprenant de constater que Jésus, un grand leader, est amené, au terme de la rencontre,  à poser un acte auquel, de prime abord, il s’opposait : guérir la fille de la demanderesse, une étrangère….

Nous pouvons distinguer trois moments dans cette évolution, celui de la non-réponse du style automatique [on donne sans se donner comme une administration], proposée par les disciples indisposés par les demandes incessantes de la femme. Combien de fois nous-mêmes, nous nous laissons conduire à répondre positivement pour avoir la paix ? Réponse sans grand ressort, juste pour demeurer dans notre propre tranquillité mais qui nous enferme, tous, peu à peu, dans une masse inextricable de faux-semblants … Jésus, à ce moment, demeure silencieux. Mais la femme revient à la charge avec sa demande, encore une fois…

Malgré sa situation - il est en repos hors du pays, à l’écart, pour  reprendre souffle, retrouver des énergies pour faire face à cette  vie pleine d’oppositions-, Jésus ne répond pas comme ses disciples l’y encourageaient. Il va opposer frontalement à la femme, une réponse négative, justifiée. Mais dans sa réponse, dans la justification qu’il présente, comment ne pas y lire la trace d’une déconvenue plus profonde qui l’habite. Le Messie n’est-il donc envoyé qu’aux brebis perdues d’Israël comme le dit Jésus ? N’y a-t-il pas d’autres possibilités de réponses ?… Le « ne… que » n’est jamais signe d’une personne dans le dynamisme de vie, il limite, il amoindrit, il absolutise un aspect.

Mais la femme ayant déjà obtenu une première réponse, même si elle est négative, n’en reste pas là. Elle rebondit sur la réponse, s’y introduit, y porte sa présence, va pour les miettes et va pour le petit chien... Et là, le retournement s’opère en Jésus. Il est touché au cœur, il est réveillé par le cœur désirant de cette femme qui ne peut plus, dans sa détresse, que désirer et désirer seulement. Elle n’a rien d’autre. Elle le lui offre dans sa demande. Il s’ouvre de nouveau à l’espérance, et il rebondit, il donne, il guérit… Il continue son chemin pour n’être plus lui aussi que pur désir sans retour, sans consolation… pour devenir consolation pour tous, force pour traverser.

Il y a eu cette femme étrangère, il y a eu aussi la samaritaine et bien d’autres femmes ou hommes, juifs ou païens, le Centurion… Ce surgissement en Lui qui se réalise dans les écarts de ces rencontres improbables où Jésus peut se dire lui-même, où le désiré, pour lui, devient possible puis réalité… Jésus a donné à beaucoup d’avancer dans leurs vies, mais Jésus a aussi avancé dans sa vie par les autres, par l’aide des autres, véritablement. Son chemin a été véritablement marqué par eux.

Ténus mais souvent présents dans la page évangélique, ces indices nous aident à mieux percevoir cet homme, dont l’humanité est habitée par une personne divine. Elle cherche, elle hésite, elle ne peut plus, elle se reprend, elle reçoit de l’aide… Nous pouvons, à partir de là, peser autrement toutes ses paroles, elles proviennent d’un cœur humain comme les nôtres, pris dans les mêmes faiblesses, mais toujours tourné vers la source de son être, y répondant toujours positivement à la mesure de ce dont il est capable.

Alors que dire plus largement encore, pour nous, pour nos existences ? Nous ne pouvons pas valablement avancer sans la relation avec l’autre, sans une relation qui touche notre cœur, sinon notre corps, avec son désir de protection nous enfermera, et si ce n’est pas notre corps, c’est notre capacité à tenir un raisonnement qui nous enfermera. Seule la partie la plus intérieure, la plus profonde de notre être, notre cœur, peut nous ouvrir en laissant la Vie entrer en nous, au-delà des passages que nous lui laissons habituellement…

Qu’il soit béni celui qui vient au nom du Seigneur, qui vient déplacer en moi les manières d’être, de faire, de penser… qui me remet sur le chemin…  toujours une main se tend, une oreille se prête à nous, le Seigneur met bien de ses serviteurs à notre proximité, sachons saisir l’occasion qui nous est faite de sortir de nous-mêmes, de laisser vivre notre cœur… Cela a été vrai pour le Seigneur en son humanité, cela est vrai pour chacun de nous…

Père Jean-Luc Fabre

La relation : ce qu’elle est, où nous conduit-elle ?