Lc 19, 45-48 Accepter de ressentir pour contempler vraiment…

Publié le par Père Jean-Luc Fabre

Luc 19, 45-48 En ce temps-là, entré dans le Temple, Jésus se mit à en expulser les vendeurs. Il leur déclarait : « Il est écrit : Ma maison sera une maison de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » Et il était chaque jour dans le Temple pour enseigner. Les grands prêtres et les scribes, ainsi que les notables, cherchaient à le faire mourir, mais ils ne trouvaient pas ce qu’ils pourraient faire ; en effet, le peuple tout entier, suspendu à ses lèvres, l’écoutait.

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Ces deux photos expriment ce qu'est la contemplation

                                                                           ouverture                           acceptation de subir un combat pour que quelque chose advienne

« Contempler, discerner, agir », c’est un mouvement, le mouvement, caractéristique de la spiritualité ignatienne. Il est  bien mis en avant dans le principal texte de référence de la Communauté de Vie Chrétienne : les Principes Généraux, notamment dans leur préambule. Depuis que nous tentons de le remettre à l’honneur, je suis frappé comment ce mouvement risque de se bloquer. Souvent, on [pronom indéfini], on, donc, en reste à la contemplation sans aller plus loin, et se met parfois à tourner en rond, sans que plus rien ne semble se passer. Tout comme avant ; on en restait parfois au discernement sans déboucher sur l’action, qui consiste à poser des actes dans la parole et donne de s’individuer.
 
Pourquoi cette stagnation ? Je ne suis pas devin mais les Evangiles, celui d’hier [que nous avons prié ensemble Lc 19, 41-44] et celui d’aujourd’hui [que nous avons entendu ensemble] nous rappellent un élément essentiel[i] de la contemplation, qui est d’accepter de ressentir, et de ressentir, peut-être, des choses pas agréables, des choses qui sèment le trouble en soi, qui font naître divers sentiments… Il ne faut pas en avoir peur. La Trinité a contemplé la division humaine, elle a, d’une certaine manière, bu l’humanité jusqu’à la lie, pour agir par l’incarnation du Fils, par le don radical d’elle-même. Le Christ, notre chemin, a accepté de vivre ces tensions, sans les esquiver, mais en les traversant… Là aussi, laissons-nous instruire par sa vie, sa manière d’être… Il est celui qui nous enseigne, comme nous le rappelle le Pape François,  le visage authentique de l’homme : « Dans la lumière de ce Juge de miséricorde, nous plions les genoux en adoration et nos mains et nos pieds se fortifient. Nous ne pouvons parler d’humanisme qu’à partir de la place centrale de Jésus, en découvrant en lui les traits du visage authentique de l’homme »[ii]
 
Ce mouvement « contempler, discerner, agir » n’est pas une promenade de campagne. Il demande d’accepter de ressentir vraiment, dans un sens, dans l’autre… C’est ainsi que nous entrons dans le discernement par le surgissement des enjeux nés du temps de contemplation puis de laisser, de là, émerger la parole.
 
Ainsi nous avons eu, dans l’évangile de hier, les « pleurs sur la ville » puis une parole développée et structurée de la part de Jésus : «Ah ! Si toi aussi, tu avais reconnu en ce jour ce qui donne la paix ! Mais maintenant cela est resté caché à tes yeux. Oui, viendront pour toi des jours où tes ennemis construiront des ouvrages de siège contre toi, t’encercleront et te presseront de tous côtés ; ils t’anéantiront, toi et tes enfants qui sont chez toi, et ils ne laisseront pas chez toi pierre sur pierre, parce que tu n’as pas reconnu le moment où Dieu te visitait.». Aujourd’hui, nous avons la colère du Seigneur, [que tait le « doux » Luc], puis l’action,  qui consiste en une expulsion, avec une parole conjointe, une déclaration « Il est écrit : Ma maison sera une maison de prière. Or vous, vous en avez fait une caverne de bandits. » Ce mouvement du « contempler, discerner, agir » doit toujours surmonter la peur, l’enfermement que cette dernière entraine, pour ouvrir à la parole humaine véritable qui, comme celle de Dieu et en accord avec Lui, est véritablement créatrice.
 
Nous en avons ici encore un bel exemple de cette capacité créatrice. La Parole de Jésus, qui a posé un acte d’expulsion, se manifeste dans la foulée comme une parole qui rassemble, qui tisse l’unité d’un groupe, d’un peuple, qui crée. « Le peuple tout entier, suspendu à ses lèvres, l’écoutait ». Et, par-là, Jésus occupe l’espace, permet à la vie de se répandre et Lui, Jésus, occupant le terrain, les forces du mal sont comme réduites à néant, sans force, sans parole… « Les grands prêtres et les scribes, ainsi que les notables, cherchaient à le faire mourir, mais ils ne trouvaient pas ce qu’ils pourraient faire ». 
 
Alors, n’ayons pas peur d’agir vraiment. Sachons bien que cela demande pour nous, d’abord, de ressentir, d’accueillir, d’éprouver le chaos intérieurement, de souffrir, d’en laisser émerger une parole vive qui dans l’action parlée apporte la paix qui rassemble.
 
Après tout, Ignace s’est inscrit sur ce chemin avec l’histoire de la mule où il ne savait pas s’il devait ou non tuer le mort qui avait manqué de respect à la Vierge, il n’a pas tu, étouffé  le tourment intérieur, avec la nécessité ou non de prendre de l’argent pour payer sa pitance durant sa traversée, lors de son départ vers la Terre Sainte, et dans bien d’autres situations encore. Ignace n’a jamais laissé passer la question que la situation lui amenait quel que soit le tourment que cela risquait de lui apporter.
 
Après tout, le Pape François, fils de Saint Ignace, dans sa manière de mener le double synode sur la famille a fait ainsi. Il a accepté de conduire l’Eglise à quitter le confort d’un rapport abstrait à des principes pour se laisser toucher par les situations vécues. Cela a produit quelques actes de violence, envers lui, notamment la lettre des Cardinaux et sa diffusion, mais cela a contribué à renouveler aussi la parole ecclésiale.
 
N’ayons pas peur de nous laisser déplacer par la situation en la laissant nous toucher vraiment. Le chemin « contempler, discerner, agir » est un chemin véritable de vie, il demande d’abord de recevoir pleinement la situation en nous.
 
Aussi, louons les tensions qui se vivent, par exemple, dans certaines nouvelles Equipes Service de Communautés régionales [escr]. Ces tensions vécues sont le signe que la situation touche, interpelle et que le combat vers la parole véritable est en marche au sein de ce groupe. Sachons sortir de notre bienséance, de nos paroles belles, équilibrées. Osons aimer ! Mais sachons-le bien : « contempler est dangereux », cela engage sur un nouveau chemin !
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[i] Il y a aussi dans la contemplation à considérer la dimension de la représentation qui m’habite, comme autre élément à considérer et à savoir dépasser.
[ii] Pape François discours au Ve Congrès de l’Église italienne http://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2015/november/documents/papa-francesco_20151110_firenze-convegno-chiesa-italiana.html

 

P. Jean-Luc Fabre

[Homélie à la fin de la rencontre des Assistants du Sud-ouest Toulouse]
photo 1
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photo 2 
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