Messe d’enterrement d’un paysan

Publié par Père Jean-Luc Fabre

Rom 14, 7-12 En effet, aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur. Car, si le Christ a connu la mort, puis la vie, c’est pour devenir le Seigneur et des morts et des vivants. Alors toi, pourquoi juger ton frère ? Toi, pourquoi mépriser ton frère ? Tous, en effet, nous comparaîtrons devant le tribunal de Dieu. Car il est écrit : Aussi vrai que je suis vivant, dit le Seigneur, tout genou fléchira devant moi, et toute langue proclamera la louange de Dieu. Ainsi chacun de nous rendra compte à Dieu pour soi-même.

Jn 6 37 40 Tous ceux que me donne le Père viendront jusqu’à moi ; et celui qui vient à moi, je ne vais pas le jeter dehors. Car je suis descendu du ciel pour faire non pas ma volonté, mais la volonté de Celui qui m’a envoyé. Or, telle est la volonté de Celui qui m’a envoyé : que je ne perde aucun de ceux qu’il m’a donnés, mais que je les ressuscite au dernier jour. Telle est la volonté de mon Père : que celui qui voit le Fils et croit en lui ait la vie éternelle ; et moi, je le ressusciterai au dernier jour. »

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La vie de cet homme

M., comme beaucoup des habitants du Ségala, a eu une vie laborieuse. Né à la fin du mois d’octobre 1920, cadet d’une famille de cinq enfants, il travaillera enfant à la ferme, avec une scolarité réduite. Puis il connaîtra les chantiers de jeunesse durant la deuxième guerre mondiale, au Bousquet d’Orb. Ensuite, il sera domestique de ferme, dans des conditions parfois difficiles. Il revient en 1950 sur la ferme familiale à Combrières. Il se marie en 1952 avec O. Fabre. Ils auront quatre enfants : F., G., M.-P. et S. Trois d’entre eux n’auront pas un développement normal et mourront assez jeunes. C’est la grande épreuve dans la vie de M. et d’O., épreuve qu’ils traverseront dans une grande solitude et un grand silence. G., leur cadet, se mariera avec A., ils auront deux enfants An. et Ma.… L’âge venant, M. laissera le travail de la ferme, O., son épouse, est morte, il y a une dizaine d’années, laissant M., seul, même si G. et sa famille l’ont beaucoup entouré. M. se retirera ensuite à Salmiech en foyer logement, il y a quelques années.

Une vie, une vie toute simple, comme chacune de nos vies... Nous allons maintenant prier pour M., le présenter au Seigneur, présenter aussi toute sa famille, son épouse, ses enfants, ses petits-enfants…

Pour manifester notre confiance en Dieu, exprimer notre désir de recevoir nos vies de Dieu… cette vie que le Père donne à toutes ses créatures à tous ses enfants, An., l’ainé de ses petits-enfants, va déposer sur le cercueil de M. ce Petit luminion…

Entrons dans la célébration au Nom du Père…

Homélie

Nous venons d’entendre les passages de la parole de Dieu que G. et sa famille ont retenus pour exprimer leur confiance envers Dieu, qui reçoit M.. Quel est donc ce Dieu dont nous parlent les Ecritures ? Ce que nous dit la foi vivante, c’est qu’« Il est descendu du ciel ». Un Dieu qui est venu à nous dans une vie humaine, marquée par la pauvreté de Nazareth, dans la famille de Marie et de Joseph, un Dieu qui a tout quitté de lui, de son être pour venir à nous, pour nous rejoindre là où nous sommes. Il a connu lui aussi la mort, lui l’Envoyé du Père. Ce don que Jésus fait de lui, pour tous les hommes et pour chaque homme, dit la dignité de chacun de nous… La vie de Jésus révèle la Valeur mystérieuse de toute vie, en lien avec toutes les autres.

Jésus nous révèle ce qu’est la vie véritable des hommes… Les grecs avaient trois mots pour parler de la vie. Ces trois mots nous aident à entrer dans le sens de ce qu’est la vie. Il y avait pour eux la « bios », la « psyché » et la « zoé ». La « bios » c’est la vie organique, celle que l’on entretient en mangeant, en dormant, en prenant soin de soi, c’est la vie qui se reproduit. Mais de la « bios », sort aussi une autre forme de vie qui est la « psyché ». La « Psyché », c’est cette force en chacun de nous qui nous pousse à devenir nous-même, à chercher à se réaliser, à réussir. Mais les grecs n’en restaient pas là, ils distinguaient encore une autre forme de vie, qu’ils appelaient la « zoé ». La « zoé », c’est la vie qui anime tous les vivants, qui les relie entre eux, c’est la vie de Dieu… Les auteurs du nouveau testament ont adopté ce vocabulaire pour rendre compte du mystère chrétien. Et nous, nous pouvons comprendre qu’en chacune de nos existences, à la suite du chemin que nous a tracé le Seigneur Jésus, la vie ce n’est pas que le fait d’avoir ce qu’il faut pour vivre, ce n’est pas que de réussir sa vie, devenir soi-même, la vie c’est aussi ce qui passe entre nous, ce qui nous relie les uns aux autres, ce qui nous rend solidaires les uns des autres… Et cette vie véritable, elle se manifeste davantage lorsqu’un d’entre nous se donne et rend les autres capables de se donner eux-mêmes… Cette vie-là, elle est la vie en vérité, elle traverse la mort, elle se communique. Rien ne peut l’arrêter même pas la haine, la violence, la mort, le péché… Elle est la Vie en plénitude.

Et cette vie, elle a visité la famille de M., comme elle visite chacune de nos familles, chacune de nos existences. Elle se manifeste chaque fois qu’une liberté humaine se donne, s’offre… Elle se manifeste, à vrai dire, surtout dans nos pauvretés… Et M. a été pauvre en sa vie, pauvre par la grande nécessité pour lui, comme pour beaucoup d’autres de sa génération, de beaucoup travailler pour subvenir à ses besoins et à ceux de sa famille en étant d’abord domestique de ferme, puis petit agriculteur, pauvreté dans sa famille même à accueillir avec son épouse des enfants qui ne pouvaient pas avoir un développement normal, épreuves répétées qui les rendaient démunis, coupés des autres, pauvreté aussi à la fin de sa vie de rester seul de sa génération, dans un monde devenu autre… Oui, M. a été Pauvre de travail, Pauvre de famille, Pauvre de génération…

Mais, en leur existence, M. comme son épouse O. se sont donnés aussi de bien des manières. La première façon, essentielle, a consisté à être et à demeurer ouverts à la vie, en prenant le risque de la génération. Cette prise de risque, de dire oui à la vie, c’est aussi joué à la génération suivante avec G. et A., et il y a aujourd’hui sur la terre des vivants : An. et Ma.… M. a aussi continué à se donner, en cultivant son goût à aider les autres, à leur rendre service, en maintenant éveiller sa curiosité et sa capacité à observer la nature, à s’en réjouir, à trouver son plaisir à bricoler, en réalisant des paniers… A la fin de sa vie, à Salmiech, il avait aussi du goût pour chanter avec les autres, pour les autres…

La Pauvreté peut nous effrayer, mais elle ouvre le chemin de la solidarité entre nous, la compassion, savoir aider autrui, être disponible. Elle nous aide à être vivant… Elle nous aide à sentir et découvrir ce qu’est la vie véritable, la vie qui ne cesse de se donner à nous, la vie de Dieu qui aime ses créatures, qui appelle chacune de ses créatures à entrer dans ce mouvement du don qu’Il est lui-même.

Elle est bien vraie cette parole de l’apôtre. « Aucun d’entre nous ne vit pour soi-même, et aucun ne meurt pour soi-même : si nous vivons, nous vivons pour le Seigneur ; si nous mourons, nous mourons pour le Seigneur. Ainsi, dans notre vie comme dans notre mort, nous appartenons au Seigneur ».  Que M., O. reposent dans la paix de leur Seigneur ! Ils sont ses enfants !

Père Jean-Luc Fabre

[Source image : http://cantoin.com/exposition-de-photos-a-vines-commune-de-cantoin-12420/ ]