Le Pont des Espions : Laisser surgir la liberté de l’homme demande d’entrer en contemplation !

Publié le par Père Jean-Luc Fabre

N’oublions pas que l’histoire ne cesse de s’écrire au présent : nous retirons du passé des aspects qui apportent lumière et force pour les dilemmes de notre présent. C’est ainsi que je vous propose d’aborder ce film d’une facture classique, formidablement bien joué et conduit… même s’il y a des scènes idiotes parce que trop spectaculaires [l’accident de l’avion, les réactions des foules…] en revanche sont appréciables les scènes d’ennui, comme par exemple les scènes de transports métropolitains…


A la dernière scène du film, dans l’avion du retour qui le ramène à la maison, l’avocat déroule le portrait qu’a peint de lui l’espion russe qui a été échangé avec le pilote américain qui se trouve juste à côté de lui. Celui-ci en quête de reconnaissance, l’assure qu’il n’a pas trahi, n’a pas parlé. L’avocat lui retourne que ce qui compte c’est ce qu’il a fait, l’acte qu’il a posé quel qu’il soit, peu importe l’accord des autres. Nous pouvons noter que l’ensemble des autres américains inactifs, revenant aux USA, semblent dénuer de toute existence, de toute consistance.

 

Cette scène est emblématique de l’enjeu global du film : laisser émerger la liberté de la personne au-delà de son action dans la situation. C’est ainsi que de bout en bout vit l’espion soviétique avec sa formule qui revient plusieurs fois « est-ce que cela aide ? », manifestant que l’enjeu est bien au-delà des aléas de la situation, se trouvant dans une attitude intérieure. D’ailleurs que peut-on dire de lui un espion, un  promeneur, un peintre, un contemplatif. C’est ainsi que pas à pas va vivre l’avocat, c’est le chemin étroit qui s’offre au pilote bien plus jeune.

 

L’avocat est commis d’office. Il a été une gloire jadis au procès de Nuremberg des dignitaires nazis, aujourd’hui il travaille dans les assurances, il est donc une personnalité intéressante en tant que faire valoir médiatique. Son appel, toutefois, lui redonne une jeunesse, lui qui traite des répartitions d’assurance très prosaïques.  Il désire, dans cette nouvelle situation exceptionnelle, défendre celui qui est l’ennemi numéro 1, selon les règles et l’éthique du métier d’avocat ainsi que selon, les idéaux de la démocratie américaine. Il perçoit l’enjeu social de faire au mieux dans ce combat idéologique avec l’autre camp. Se battre avec le meilleur de la démocratie, c’est l’enjeu de fond de la situation présente, selon lui. Le danger et la lutte ne doivent pas conduire à réduire nos croyances mais bien au contraire à les affirmer haut et fort, les mettre en pratique. Cela l’entrainera de fil en aiguille à se présenter devant la cour suprême pour encourager au respect absolu des manières de faire : juger l’espion non parce qu’il est espion mais qu’il est un justiciable comme quiconque de la justice américaine, ce pays bâtit sur l’idée que son seul ciment était le respect de la Constitution par tous quel que soit son origine.

 

Cela lui donnera aussi les éléments pour encourager à un verdict prudent : pas la mort mais une réclusion, ce qui permet d’envisager qu’un échange puisse s’opérer pour récupérer un prisonnier américain, influence de son métier d’assureur qui sans cesse lui a appris à considérer le point de vue de tous, dans la longue durée et l’introduit ainsi à l’équitable. Ce qui se produira… et lui donnera alors un surcroît de notoriété auprès de ceux qui auparavant l’avaient déprécié [la CIA, le gouvernement, le système judiciaire]. L’avocat va donc au maximum de la croissance de sa liberté dans le cadre que lui offre sa tradition nationale. Il argumente au maximum…

 

A la prison, il rencontre un homme, un vrai, qui tient sur lui-même, sur son histoire au-delà de son appartenance idéologique ou nationale. Dans des échanges en vérité, une amitié se construit entre lui et l’espion. L’espion lui confiera le secret de son attitude, de son existence. Lors des purges staliniennes, un ami de ses parents traversera l’épreuve par simplement savoir se redresser sans cesse… Il sera « l’homme debout ». C’est cela qui guide l’espion ; c’est cela que va découvrir l’avocat dans la seconde partie du film. En cela aucune attitude héroïque, mais une double acceptation de son être [avec ses limites, ses particularités, ses goûts] et de la situation sans jamais se laisser entrainer par elle. Symboliquement, cela se joue dans le passage de l’autre côté du mur en construction à Berlin. Il rencontre alors là d’autres individus dans un espace non balisé, il y a l’Union des Républiques Socialistes Soviétiques, la République démocratique allemande, il y a des hommes, des femmes pris dans leurs histoires, leurs aspirations comme ce jeune secrétaire allemand. Il considère chacun, il parle à chacun à partir de sa détermination. Il propose un échange entre l’espion russe contre un pilote américain détenu par les russes et un étudiant américain détenu par les Allemands de l’Est, et cela malgré l’avis des services américains qui n’ont comme objectif de récupérer au plus vite leur pilote pour prévenir le risque de fuite de secrets…

 

A travers les multiples rencontres, la cohérence de son dire en lien profond avec ce qu’il veut, il obtiendra l’échange selon ses termes. Il retournera vers son pays, il sera alors adulé mais il demeurera au-delà comme d’ailleurs son ami espion, qui, revenu dans son pays, est lui aussi dans une situation où il doit continuer à vivre sur ce qui le maintient droit, sans le moindre appui de la part de son pays….

 

La figure mineure du pilote peut être abordée. Un jeune plein d’énergie se fait enrôler parmi d’autres,  il est meilleur qu’eux il a de meilleurs scores, il devient à vrai dire une partie de l’avion espion qui doit savoir mettre en œuvre, il doit aussi si cela se passe mal savoir détruire l’avion et lui-même… Lors d’un vol, son premier, l’instinct de survie étant le plus fort, il désirera vivre au-delà de l’accident, il sera donc arrêté, jugé, interrogé… puis libéré. Il gardera le silence, mais son attitude il ne pourra la partager, il sera sous la suspicion des autres, il n’aura que le réconfort rugueux de l’avocat, qui lui transmet le secret de l’accès à l’humanité : se tenir par lui-même debout, face au monde…

 

Sont ainsi livrées les attitudes possibles dans notre société actuelle. Il y a des chemins de croissance qui demandent de gravir pas à pas un chemin, puis d’entrer dans un espace non balisé, il y a d’autres chemins vers l’efficience extérieure, qui débouche quant à elle vers le néant et le suicide : l’insuccès est la fin de tout alors que dans le premier cas, la question ne se pose plus en ces termes. Le secret pour bien vivre ainsi selon cette manière, se trouve, peut-être dans les toutes premières images du film : savoir goûter simplement ce qui se donne à soi, autrement dit contempler.

Père Jean-Luc Fabre

Publié dans Commentaire cinéma